Climat : la Mauritanie en première ligne
Des pluies qui s'abattent d'un coup après des semaines de sécheresse, des dunes qui engloutissent puits et pâturages, des familles qui fuient des villages devenus inhabitables : la Mauritanie, déjà pays le plus aride du Sahel, subit de plein fouet un changement climatique qui redessine son territoire et ses modes de vie. Loin d'être une menace lointaine, les risques environnementaux y sont une réalité quotidienne, et leurs effets combinés — sur l'eau, l'alimentation, les écosystèmes et la stabilité sociale — en font l'un des défis les plus pressants du pays.
Près de 80 % du territoire mauritanien est constitué de terres arides, un équilibre que les chocs climatiques mettent à rude épreuve. Sécheresses et inondations récurrentes, progression de la désertification, dégradation des ressources naturelles et pressions croissantes sur les moyens de subsistance : les manifestations du dérèglement climatique se conjuguent et pèsent d'abord sur l'économie rurale, traditionnellement fondée sur l'élevage et l'agriculture. Depuis les années 1970, l'avancée des dunes, la dégradation des sols et la réduction des superficies agricoles grignotent peu à peu les terres les plus fertiles.
À ces dynamiques de fond s'ajoutent des événements extrêmes de plus en plus fréquents et imprévisibles. Les saisons des pluies sont devenues difficiles à anticiper : « parfois il n'y a pas de précipitations pendant de longues périodes, puis toute l'eau tombe d'un coup ». En octobre 2024, les inondations dans la région de Guidimakha ont touché plus de 4 500 personnes et déplacé plus de 600 habitants. Le nombre de jours de forte chaleur (plus de 40 °C) a doublé depuis les années 1980, et les tempêtes de sable endommagent les sols, réduisent la fertilité et limitent la photosynthèse des cultures. À 2 °C de réchauffement global, la fréquence des canicules augmenterait de 25 % ; à 4 °C, elle pourrait doubler.
La raréfaction des ressources en eau est à la fois une conséquence et un facteur aggravant du changement climatique. L'ensablement des barrages, forages, puits et rivières réduit l'accès à une eau déjà limitée, tandis que la baisse continue du niveau de la nappe phréatique assèche les puits utilisés par les éleveurs. Cette pénurie produit un effet en chaîne : privés de leurs parcours et de leurs points d'eau, des éleveurs auparavant nomades se sédentarisent autour d'oasis où l'accès aux ressources est plus fiable — mais cette sédentarisation accroît la pression sur des ressources déjà rares, « créant ainsi une source de conflit, notamment entre agriculteurs et éleveurs ».
Les conséquences sur la sécurité alimentaire sont tout aussi directes. La variabilité pluviométrique complique la planification agricole, et les pertes de rendement peuvent atteindre 50 % pour certaines cultures. Près de 19 % de la population mauritanienne souffrait d'insécurité alimentaire sévère, un chiffre en augmentation en raison de la récurrence des chocs climatiques. Dans des régions comme le Guidimakha et le Hodh el Chargui, « les troupeaux souffrent de la faim, les récoltes sont maigres et l'eau et les terres de pâturage sur lesquelles les familles comptent depuis des générations disparaissent à un rythme accéléré ».
Face à l'effondrement des moyens de subsistance, la migration s'impose souvent comme la seule option. « Dans toute la Mauritanie, la migration induite par le changement climatique est devenue un moyen de survie » : les familles se déplacent de village en village, tandis que les pasteurs et les jeunes franchissent les frontières à la recherche d'un emploi, d'eau potable et de stabilité. Une étude de l'Organisation internationale pour les migrations (OIM), menée entre décembre 2025 et janvier 2026 dans 196 localités du Hodh Chargui et du Guidimakha, met en évidence un lien étroit entre mobilité et vulnérabilité climatique, sans toutefois réduire la mobilité à une simple détresse : elle apparaît aussi comme un facteur qui module la vulnérabilité, certaines populations parvenant à s'adapter par le mouvement.
Cette mobilité forcée n'est pas sans risque de fragmentation sociale. Les perturbations des précipitations et les cycles de sécheresse « se répercutent directement sur la mobilité des populations et peuvent parfois conduire à un déséquilibre social au sein de certaines communautés ». La pression sur les ressources naturelles, dans un contexte de croissance démographique et d'urbanisation rapide, alimente en outre des tensions dans les zones frontalières, où la gestion de l'eau et des parcours devient un enjeu de sécurité climatique.
Les écosystèmes mauritaniens paient un lourd tribut. La perte de couverture végétale dépasse 40 000 hectares par an ; les forêts classées le long du fleuve Sénégal se dégradent, et les feux de brousse détruisent chaque année entre 50 000 et 300 000 hectares de pâturages. Les zones humides, essentielles pour les oiseaux d'eau du Sahel, subissent des pressions multiples — changement climatique, développement agricole non contrôlé, projets d'approvisionnement en eau et surexploitation — qui « dégradent rapidement les zones humides, altèrent considérablement les habitats et impactent sévèrement les populations d'oiseaux d'eau sahéliens ». Le Parc national du Banc d'Arguin, joyau du littoral, voit déjà les effets du changement climatique s'observer sur ses écosystèmes intertidaux.
Le littoral lui-même est sous menace. Les villes côtières, en particulier Nouakchott, sont exposées à l'élévation du niveau de la mer et à l'érosion côtière, qui compliquent les efforts d'adaptation. Construite en grande partie sur des zones basses et dunaires, la capitale concentre les vulnérabilités : inondations plus fréquentes, infrastructures menacées et populations déplacées à l'intérieur même du tissu urbain.
Consciente de l'ampleur du défi, la Mauritanie a engagé plusieurs chantiers. Sa troisième Contribution déterminée au niveau national (CDN 3.0), actualisée en octobre 2025 pour la période 2025-2035, comprend 85 mesures d'adaptation structurées autour de secteurs clés : agriculture et sécurité alimentaire, élevage, pêche, ressources et infrastructures. Le pays vise une réduction de 11 % de ses émissions de gaz à effet de serre d'ici 2030 par rapport à un scénario de référence. Une Stratégie nationale de réduction des risques de catastrophes (SNRRC 2025-2030) a été élaborée avec l'appui des Nations Unies pour améliorer la gouvernance environnementale et renforcer les capacités de réponse rapide, tandis qu'un système national de veille climatique et d'alerte précoce multirisque est en cours de mise en place.
Sur le terrain, des financements sont mobilisés. En juillet 2026, l'Assemblée nationale a adopté un accord de 50,3 millions d'euros avec l'Association internationale de développement pour un programme d'économie bleue et de résilience des zones côtières, comprenant la réhabilitation de la ceinture dunaire et la restauration d'écosystèmes fragiles comme le Parc national du Diawling. Des communautés locales s'organisent également, à l'image de Kadia, veuve et cheffe de famille à Gouraye, qui réunit chaque semaine des femmes pour décider ensemble comment recueillir l'eau, protéger les jardins et se préparer au prochain choc.
Mais les moyens restent en deçà des besoins. Les capacités financières et de coordination des communautés rurales sont limitées pour ralentir la désertification et améliorer la sécurité de l'eau. Et sans intervention urgente, le désert du Sahara devrait continuer à s'étendre vers le sud, sur les terres les plus fertiles du pays.
Pour la Mauritanie, la question n'est plus de savoir si le changement climatique est une réalité, mais à quelle vitesse le pays parviendra à s'y adapter. Entre une jeunesse qui choisit l'exil, des éleveurs qui s'affrontent pour l'accès à l'eau et des écosystèmes qui s'effondrent silencieusement, chaque saison qui passe rapproche un peu plus le pays de ses limites. La réponse — adaptation accélérée, financement à la hauteur des enjeux et gestion concertée des ressources — déterminera si le fragile équilibre entre les Mauritaniens et leur environnement pourra être maintenu, ou s'il cède définitivement.
Seyid Mohamed Beibakar
Colonel à la retraite