Dernier remaniement gouvernemental : Pouvoir, Justice et Unité Nationale
J’ai parcouru avec beaucoup d’intérêt plusieurs analyses consacrées au dernier remaniement gouvernemental. Notamment celles qui ont concernées, le Secrétariat Général de la Présidence, Le Ministère de la Défense, des Retraités et des fils de Martyrs ainsi que le Ministère de l’Intérieur et de la Décentralisation. Si certaines éclairent utilement les mouvements opérés au sommet de l’État, je voudrais, pour ma part, insister sur trois dimensions qui me paraissent essentielles : les enjeux politiques de la succession, la portée stratégique des nominations au regard de l’équilibre national et, enfin, l’exigence de renouveau dans la conduite de l’action publique.
Ces trois dimensions ne sont ni indépendantes ni anodines. Elles touchent à la nature du pouvoir, à la représentation des différentes composantes de notre nation et, surtout, à la capacité de la République à se réconcilier avec elle-même.
D’abord, quel est le point commun entre les trois personnalités qui quittent des fonctions hautement stratégiques : Ould Med Laghdhaf, Ould Med Lemine et Ould Sidi ?
Au-delà de leurs responsabilités dans des secteurs névralgiques de l’État, ils ont ceci de particulier qu’ils sont les seuls auxquels on a prêté, à tort ou à raison, des prédispositions, des ambitions ou des intentions en vue de la relève de 2029. Simple coïncidence ? Choix administratif ? Réaménagement stratégique ? Il serait hasardeux de trancher sans disposer des éléments nécessaires. Mais il serait tout aussi naïf de considérer ces départs comme de simples mouvements de personnel dépourvus de toute signification politique. Sont-ils appelés à d’autres missions ? C’est possible. Tout commis de l’État peut être appelé à servir ailleurs.
Mais seul le Président de la République connaît pleinement les motivations de ses choix et les objectifs qu’il entend poursuivre.
Le profil des entrants mérite, à cet égard, une attention particulière. Plus jeunes, davantage en phase avec la moyenne d’âge du nouveau gouvernement, ils incarnent un renouvellement générationnel dont il reste à mesurer la portée réelle. La question fondamentale demeure donc entière : assistons-nous à une simple recomposition de l’appareil d’État ou aux prémices d’une redistribution plus profonde des responsabilités et des perspectives politiques ? Le temps apportera ses réponses.
Ensuite, c’est surtout sur cet autre aspect du remaniement que je souhaite insister avec le plus de conviction.
Les nominations opérées à certains postes stratégiques ne peuvent être appréciées à la seule lumière de l’âge, des compétences ou des parcours individuels. Elles portent également un message politique majeur en matière de représentation nationale, d’équilibre institutionnel et de cohésion entre les différentes composantes de notre pays.
Les nouveaux titulaires des fonctions concernées sont à eux seuls une lecture très stratégique de la question. Ils sont jeunes. Mais pas seulement, car il y a un prisme de lecture hautement stratégique concernant deux d’entre-eux qui complètent une certaine boucle dont le résultat me paraît inédit. Le Secrétariat Général du gouvernement, le Ministère de la Défense des Retraités et des fils des Martyrs rejoignent le BED (Le Renseignement Extérieur) et sont à présent occupés par des Peuls.
Ce n’est pas rien. C’est même, dans le contexte actuel, un fait politique d’une importance considérable.
Pour ma part, j’y vois une décision courageuse du Président de la République, qui mérite d’être saluée et assumée dans toute sa portée et son mérite. J’y vois surtout une occasion de réaffirmer un principe fondamental : aucune composante de la nation mauritanienne ne doit avoir le sentiment d’être condamnée à demeurer à la périphérie du pouvoir, particulièrement dans les institutions qui incarnent la souveraineté, la sécurité et la continuité de l’État.
Il ne s’agit ni d’instaurer une logique de quotas communautaires ni de substituer une exclusion à une autre. Il s’agit de rappeler une exigence républicaine élémentaire : les compétences, le mérite et l’engagement au service de la nation doivent pouvoir s’exprimer et être reconnus dans toutes les composantes de notre société.
L’unité nationale ne saurait être un slogan que l’on brandit dans les discours officiels tout en laissant perdurer des déséquilibres dans les lieux où s’exercent les véritables responsabilités.
La cohésion ne se proclame pas ; elle se démontre. Elle exige des actes, des choix et, parfois, le courage politique de corriger des situations devenues trop longtemps habituelles pour continuer à être interrogées.
Une République véritablement unie est une République dans laquelle chaque citoyen peut se reconnaître dans les institutions, se projeter dans les carrières publiques et se sentir légitime à servir son pays au plus haut niveau.
Or, on a l’impression, depuis un moment déjà que nos communautés négro-africaines se projettent et s’identifient difficilement aux forces armées et de sécurité. Il faut reconnaitre qu’a défaut d’être frappé de cécité, ils sont quasi absents du Front Office et très peu nombreux dans les étages. Oui, on est depuis un moment déjà, bien loin de cette époque avec le défunt Sidi Mohamed Diagana, paix à son âme, qui assurait l’intérim officiel, depuis un communiqué à la radio nationale, du Président de la République durant ses déplacements.
Oui, loin de toutes ces périodes durant lesquelles nous avions, le plus normalement du monde, dans la canopée de nos forces armées et de sécurité et à la barre les fils de toutes nos communautés. Rappelez-vous de DIALLO, de YALL, des DIA, des SOUMARE, DIENG, des DIOP, N’DIACK, THIAM, ATHIE, BA, des KANE, des NIANG, CAMARA etc.
Ces noms ne sont pas de simples références à des parcours individuels. Ils nous rappellent une réalité que nous ne devrions jamais perdre de vue : la Mauritanie a déjà connu des périodes où la diversité de ses composantes se reflétait, de manière plus naturelle et plus visible, dans les hautes sphères de ses institutions militaires et sécuritaires.
Pourquoi ce qui a été possible hier devrait-il devenir si difficile aujourd’hui ? Pourquoi la représentation de toutes les composantes de la nation dans les institutions régaliennes devrait-elle être perçue comme une revendication particulière, alors qu’elle relève d'une exigence fondamentale de confiance et d'appartenance nationale ?
Ces questions ne sont dirigées contre personne. Elles sont posées au nom d’une conviction : la souveraineté nationale est d’autant plus solide quand tous les citoyens se sentent partie prenante de son exercice et de sa défense.
Le contexte national et sous-régional rend cette exigence encore plus pressante. Le nouveau ministre de la Défense est issu d’une région frontalière. Il appartient à cette catégorie de Mauritaniens profondément enracinés dans les cultures de plusieurs composantes de notre nation. Il parle le hassanya sans accent particulier. Cette capacité à maîtriser la langue de l’autre, que l’on retrouve également chez les trois personnalités concernées par cette lecture stratégique, constitue un atout réel dans un pays dont la richesse culturelle devrait être une force de rapprochement plutôt qu’un motif de distance.
Mais je voudrais aller plus loin : dans ma génération, le lien national ne se réduisait pas à la maîtrise d’une langue, à une appartenance communautaire ou à une proximité avec le pouvoir. Nous avions un ciment commun, une identité civique qui allait de soi et qui transcendait ces différences : nous étions Mauritaniens, tout simplement.
C’est cette évidence qu’il nous faut retrouver, non par nostalgie, mais par volonté politique. Elle suppose que chacun puisse être reconnu dans sa dignité, que les compétences soient valorisées sans discrimination et que les institutions cessent d’être perçues, par certains, comme des espaces auxquels l’accès serait plus naturel pour les uns que pour les autres.
Il faut donc souhaiter que ces nominations ne soient pas de simples symboles, encore moins des parenthèses. Elles doivent pouvoir ouvrir la voie à une représentation plus équilibrée, durable et vérifiable dans les institutions de la République.
La portée d’une décision se mesure moins à son annonce qu’à ce qu’elle inaugure. C’est précisément ce que cette décision courageuse nous rappelle.
Quoi que l’on puisse penser de lui, Ba Ousmane sera surtout attendu sur la question des fils de Martyrs sans préjudice des autres prérogatives. Mais cette nouvelle étape devra, espérons-le, osons-le, nous permettre de faire avancer la mission vers une solution apaisée, consensuelle et définitive du passif humanitaire.
Cette question ne peut être éternellement repoussée. Elle ne saurait non plus être traitée comme un simple dossier parmi d’autres, car elle touche à la mémoire, à la dignité, à la reconnaissance et à la confiance que les citoyens placent dans leurs institutions. Comme elle ne devrait pas se limiter à un seul mode de réparation qui a prouvé ses limites. La première réparation est la Vérité pour nous tous.
Mais soyons clairs : une réconciliation durable ne se construit ni sur le silence, ni sur l’oubli imposé, ni sur des gestes symboliques isolés. Elle exige de la vérité, de la justice, de la reconnaissance et une volonté politique suffisamment forte pour affronter les blessures du passé sans chercher à les instrumentaliser.
Il ne s’agit pas de rouvrir indéfiniment les plaies de notre histoire. Il s’agit de les traiter avec la gravité et le respect qu’elles commandent, afin qu’elles cessent de peser sur notre présent et de fragiliser notre avenir commun.
Le passif humanitaire ne doit plus être un horizon perpétuellement repoussé. Il doit devenir un chantier de responsabilité nationale, conduit avec méthode, courage et esprit de justice.
La République ne peut demander à tous ses enfants de se sentir pleinement chez eux si certains continuent d’attendre, des décennies après les événements, une réponse définitive à leurs attentes légitimes de reconnaissance et de réparation.
Enfin, l’enjeu concerne la capacité de ce remaniement à produire un véritable changement dans la conduite de l’action publique.
Le nouveau ministre de l’Intérieur sera particulièrement attendu sur le terrain de l’innovation, de la modernité et de l’efficacité. Il prend la tête d’un département stratégique, au cœur de l’administration territoriale, de la sécurité intérieure et de la relation quotidienne entre l’État et les citoyens. Le facteur générationnel peut être un atout, mais il ne constitue pas, à lui seul, une garantie de réussite.
Le véritable test sera sa capacité à transformer les pratiques, à moderniser les services et à instaurer une coordination opérationnelle plus efficace entre les administrations territoriales, la Direction Générale de la Sûreté Nationale, la Garde Nationale et la Protection civile.
Certains reprochent au nouveau ministre d’être un « fils de ». Je ne crois pas que l’origine familiale doive constituer, à elle seule, un procès. Mais elle ne saurait davantage tenir lieu de compétence ou de légitimité. En définitive, ce sont les résultats, la capacité de décision, l’intégrité et le sens de l’État qui feront la différence.
Pour ma part, j’attends de lui qu’il nous apporte un peu de l’esprit, de l’audace et de la vision du regretté Ahmed Ould Bouceif.
Quant à la ministre Secrétaire générale de la Présidence, sa nomination paraît recueillir un large assentiment en matière d’intégrité et de compétence. Il se dégage de sa personnalité quelque chose qui inspire confiance et rassure. Dans un environnement institutionnel où la crédibilité repose aussi sur la qualité morale et professionnelle des femmes et des hommes qui incarnent l’État, cette disposition est un capital précieux.
Car la confiance ne se décrète pas davantage que l’unité nationale. Elle se mérite et se consolide par la constance des comportements, la transparence des décisions et la cohérence entre les engagements et les actes.
Au fond, le dernier remaniement gouvernemental ne doit pas être réduit à un jeu de chaises musicales, à des calculs de positionnement ou à des spéculations sur les échéances politiques de 2029.
Il pose des questions plus profondes : quelle République voulons-nous construire ? Quelle place entendons-nous réserver à chacune des composantes de notre nation dans l’exercice des responsabilités publiques ? Sommes-nous prêts à faire de l’égalité citoyenne une réalité tangible plutôt qu’un principe régulièrement invoqué ? Et aurons-nous le courage politique de traiter les dossiers douloureux de notre histoire avec la vérité, la justice et la responsabilité qu’ils exigent ?
Je veux croire que l’on doit se féliciter des décisions prises dans ce remaniement et qu’elles peuvent constituer une occasion de progrès. Mais cette occasion ne produira ses effets que si elle est suivie d’une volonté durable, de mesures concrètes et d’une exigence de résultats.
Il faut saluer les décisions courageuses lorsqu’elles sont prises, mais il faut aussi veiller à ce qu’elles ne restent pas sans lendemain. Il faut reconnaître les compétences, mais aussi corriger les déséquilibres persistants. Il faut renouveler les générations, mais également renouveler les méthodes. Et il faut parler de cohésion nationale, mais surtout la faire vivre dans les institutions, dans les carrières publiques et dans la perception que chaque citoyen a de sa place dans le pays.
La Mauritanie n’a pas besoin d’une unité de façade, mais d’une unité vécue. Elle n’a pas besoin d’une cohésion proclamée, mais d’une cohésion démontrée. Elle n’a pas besoin d’une République dont tous les citoyens seraient égaux dans les discours, mais d’une République où chacun puisse constater cette égalité dans les faits.
C’est à cette exigence que les nouvelles nominations doivent être confrontées. C’est à cette ambition que les nouveaux responsables doivent répondre. Et c’est à cette aune que nous devrons juger, demain, la portée réelle de ce courageux remaniement.
Car le véritable enjeu n’est pas seulement de savoir qui gouverne aujourd’hui, ni qui pourrait gouverner demain. Il est de savoir si, ensemble, nous sommes capables de bâtir une République dans laquelle chaque Mauritanien, quelle que soit son origine, puisse se reconnaître, servir, espérer et transmettre à ses enfants la conviction que ce pays est pleinement le sien.
C’est là que se joue, au-delà des hommes et des échéances politiques, l’avenir de notre unité nationale.
PS : Je désapprouverai, toujours, profondément tous mes compatriotes, quelle que soit leur communauté d’appartenance, qui réduisent la Mauritanie à leur seule communauté, au lieu de la considérer dans toute sa diversité comme une patrie commune, indivisible et appartenant à tous ses fils.
Mohamed Mahmoud BA OULD NE