La crise sécuritaire au Sahel s’aggrave- et le monde regarde ailleurs

L’insécurité au Sahel occupe de moins en moins de place dans le paysage médiatique et diplomatique. A-t-elle réellement diminué d’intensité ? Ses dynamiques évoluent-elles vers l’apaisement ? Ou bien l’attention du monde s’est-elle simplement déplacée ?
Pour une fois, je ne répondrai pas “kham”*, bien que le champ de la réflexion géopolitique se prête volontiers à ce type de doute qui m’habite.
En effet, une question se pose : à défaut d’avoir contribué efficacement à la résolution de la crise sahélienne, de grandes puissances militaires — Russes, Américains et Israéliens — ont-elles, de fait, réussi d’une certaine façon à en détourner les regards ?
Très probablement.
Sont-elles seules à la manœuvre ?
Certainement pas.
Une manière, pour tous — volontairement ou non — d’aggraver la situation ?
Sans doute.
Mais attention.
Ne nous arrêtons pas aux seules manifestations structurelles ou conjoncturelles — celles qui émergent à la surface : fragilités socioéconomiques, vulnérabilités climatiques, ou sur les facteurs exogènes liés aux crises et guerres externes.
Passons-les en revue, certes.
Mais la clé réside ailleurs :
elle se joue dans la lutte pour le cœur et l’âme de la société — autrement dit : dans la sécurité axiologique.
1. Des fragilités structurelles internes… et le paradoxe qui n’en est pas un
Au-delà du contexte de fragilité, l’analyse des agrégats socioéconomiques révèle une crise de confiance, qui se décline à deux niveaux.
En interne, la pauvreté, la vulnérabilité climatique, l’énorme poids de l’économie informelle et la faiblesse institutionnelle se conjuguent pour affaiblir la légitimité de l’État et favoriser des formes alternatives d’organisation sociale et sécuritaire.
Dans plusieurs pays du Sahel, l’incidence de pauvreté multidimensionnelle touche plus des deux tiers de la population — atteignant près de 80 % au Niger et plus de 85 % au Tchad —, tandis que des millions d’actifs évoluent dans une économie informelle quasi généralisée. Les taux de chômage « ouverts », (globalement inférieur 10%), masquent en réalité un sous-emploi massif et des trajectoires de survie économique. À cela s’ajoute une forte vulnérabilité climatique (avec des indices pouvant atteindre 9,06), qui alimente tensions sur les ressources, conflits locaux et déplacements.
L’indice de perception de la corruption n’incite pas à la confiance : il se situe globalement entre 22 et 40.
Vus de l’extérieur, ces mêmes indicateurs alimentent une perception de risque chez les partenaires internationaux, qui tendent à privilégier des engagements prudents, fragmentés, voire à contourner les États.
Il en résulte un paradoxe qui n’en est pas un : les pays qui ont le plus besoin d’appui sont aussi ceux qui inspirent le plus de méfiance, car le retour sur investissement stratégique y est perçu comme incertain.
Les acteurs internationaux — bailleurs, investisseurs ou partenaires sécuritaires — tendent ainsi à limiter leur exposition au risque.
L’engagement obéit dès lors à une logique transactionnelle, où la relation entre pays s’apparente de plus en plus à un « deal », fondé sur un bénéfice attendu, direct et mesurable — certains l’affichant désormais ouvertement.
Sous cet angle, l’intérêt relativement modeste qu’accorde actuellement l’administration américaine au Sahel prend tout son sens.
Les agrégats ne décrivent donc pas seulement des situations chiffrables : ils structurent les rapports de confiance qui conditionnent l’intensité et la nature des engagements internationaux vis-à-vis du Sahel.
2. La loi de proximité d’abord, avant la question des « juntes militaires »
Le « déclassement » du Sahel sur l’échelle des priorités internationales s’explique, certes, par des facteurs exogènes. Mais cet argument s’accompagne souvent d’un autre, plus commode, qui en atténue la portée : la situation interne à ces pays est fréquemment mise en avant pour souligner les changements politiques anticonstitutionnels, notamment dans le Sahel central (Burkina Faso – Mali – Niger).
Autrement dit,
« c’est par leur faute si le monde se détourne d’eux, à cause des coups d’État », insinue-t-on.
Sauf que le problème sahélien ne se réduit pas à une question de « juntes militaires au pouvoir ».
La question se pose. C’est même une évidence.
Mais est-elle la cause — ou la conséquence — des déséquilibres dans les relations internationales ?
À cet égard, il est une loi que les journalistes connaissent bien : la loi de proximité.
L’attention va d’abord à ce qui est proche de nous, à ce qui nous touche, à ce qui nous concerne directement.
Les États, à leur manière, n’y échappent pas.
Ils regardent d’abord là où leurs intérêts sont engagés, là où leur sécurité est directement en jeu.
Le reste — même grave — devient secondaire.
C’est pourquoi le Sahel passe aujourd’hui d’un théâtre central à un espace de crise secondaire.
Comparé à l’Ukraine et au Moyen-Orient, il apparaît — notamment du point de vue européen et occidental — comme moins prioritaire, pour au moins trois raisons de proximité :
• L’Ukraine présente une proximité géographique — elle touche directement l’espace européen.
• Le Moyen-Orient présente une proximité stratégique — il engage des enjeux énergétiques et sécuritaires majeurs.
• Ces deux théâtres présentent aussi une proximité politique et culturelle — alliances, valeurs, appartenances.
À l’inverse :
• le Sahel ne présente qu’une proximité indirecte — d’où une priorité relative.
Le tableau suivant illustre bien ce glissement dans la politique étrangère des États-Unis, de l’Union européenne et d’autres acteurs. Il porte — entre autres — sur l’aide humanitaire, l’aide militaire, l’architecture sécuritaire et humanitaire, ainsi que sur la diplomatie.
3. Du Socle axiologique et de l’exception mauritanienne
La région du Sahel — notamment la zone correspondant à l’ancien G5 Sahel — est aujourd’hui le théâtre de crises sécuritaires ouvertes, marquées par une violence persistante et une dégradation continue des équilibres étatiques et sociaux.
Seule la Mauritanie arrive depuis 2011 à y échapper largement.
Comment expliquer cette « exception mauritanienne » ? Sur quelle base intellectuelle pourrait-on l’analyser ? Et dans quelle mesure le concept émergent de sécurité axiologique permet-il d’en rendre compte ?
Si les facteurs structurels et géopolitiques permettent d’éclairer certaines dynamiques, ils ne suffisent pas à expliquer les écarts observés entre les pays du Sahel. Une autre lecture s’impose, plus profonde : celle des fondements axiologiques des sociétés, c’est-à-dire l’ensemble des valeurs, normes et référentiels qui structurent le rapport des individus à l’État, à la religion et à la communauté. Autrement dit, l’ensemble des systèmes de valeurs fondamentaux d’une société ou d’un État — normes, croyances, identités, principes éthiques, religieux et culturels — considérés comme un bien collectif essentiel à sa cohésion interne et à sa résilience face aux menaces.
La sécurité axiologique (du grec axios = valeur) peut ainsi être entendue comme la capacité d’un système social et politique à produire de la cohérence, de la légitimité et de l’adhésion autour de ce socle de valeurs.
C’est à la lumière de cette grille de lecture que peut être analysée l’exception mauritanienne, à travers trois dimensions principales.
a. Une singularité politico-culturelle : au-delà de la « westernocratie »
Les pays francophones du Sahel, héritiers du droit constitutionnel français, se définissent formellement comme des États laïcs. Toutefois, la Mauritanie fait exception. La constitution du pays est on ne peut plus clair à ce sujet, notamment ses articles 1; 5 et 23 qui stipulent, respectivement :


- La Mauritanie est une République islamique, indivisible, démocratique et sociale. "
- L’Islam est la religion du peuple et de l’État.
- Le Président de la République est le Chef de l'État. Il est de religion musulmane."

