La Mauritanie, pivot convoité : entre la rivalité maroco-algérienne et l’art de la neutralité
Depuis des décennies, la rivalité entre le Maroc et l’Algérie structure la géopolitique du Maghreb. Elle oppose deux modèles de développement, deux lectures du conflit du Sahara occidental et deux visions de l’intégration régionale. Longtemps concentrée sur leurs frontières communes et sur les instances internationales, cette compétition s’est déplacée vers le sud. La Mauritanie, par sa position géographique ,à la fois pays maghrébin, sahélien et atlantique , devient un terrain d’affrontement stratégique.
Un duel d’influence aux multiples visages.
La compétition maroco-algérienne en Mauritanie ne se joue pas seulement sur le plan diplomatique. Elle se déploie sur au moins trois terrains.
D’abord, celui des infrastructures et des corridors commerciaux. Le Maroc cherche à consolider un axe atlantique reliant Dakhla à Nouakchott via Guerguerat, dans le cadre de son « Initiative atlantique » destinée à offrir un débouché maritime aux pays sahéliens enclavés. L’Algérie, de son côté, promeut un corridor reliant Tindouf à Zouérate, puis au reste de l’Afrique de l’Ouest. Ces projets ne sont pas seulement économiques : ils dessinent des dépendances durables et des orientations géopolitiques.
Ensuite, le terrain diplomatique. Rabat et Alger multiplient les contacts de haut niveau avec Nouakchott, les visites ministérielles et les accords de coopération. L’enjeu est clair : s’assurer que la Mauritanie ne bascule pas dans le camp adverse ou du moins qu’elle reste un partenaire fiable. La question du Sahara occidental reste en arrière-plan, même si Nouakchott continue de reconnaître la République arabe sahraouie démocratique tout en prônant une solution négociée sous l’égide de l’ONU. Cette position, historiquement prudente semble de plus en plus contestée par les évolutions internationales.
Enfin, le terrain sécuritaire. La lutte contre le terrorisme et l’instabilité au Sahel fait de la Mauritanie un partenaire incontournable. La coopération militaire, la formation et le renseignement sont devenus des vecteurs d’influence pour Rabat comme pour Alger. Qui contrôle les flux d’information et les dispositifs de sécurité dans la région dispose d’un avantage stratégique majeur.
La neutralité positive, doctrine mauritanienne.
Face à ces pressions, la Mauritanie a érigé la « neutralité positive » en principe cardinal. Cette posture, héritée de décennies de diplomatie prudente, consiste à ne pas choisir entre ses deux grands voisins tout en entretenant des relations équilibrées avec chacun. Nouakchott y voit un moyen de préserver son autonomie, d’attirer des investissements des deux côtés et de se positionner comme un acteur de médiation.
Cette stratégie a jusqu’ici porté ses fruits. La Mauritanie a bénéficié de projets d’infrastructures, d’aides au développement et d’un certain prestige diplomatique. Elle a également su éviter d’être entraînée dans les crises régionales, notamment au Mali ou au Sahara occidental. Mais cette neutralité a un coût : elle expose Nouakchott à des pressions constantes et à des accusations de duplicité. Chaque geste en faveur d’un camp est immédiatement interprété par l’autre comme un signe de ralliement.
Les lignes de faille.
L’équilibre mauritanien repose sur plusieurs fragilités. La première est interne : la question du Sahara occidental divise une partie de la classe politique et de la société. Certains plaident pour un alignement sur la position marocaine, jugée plus conforme aux dynamiques internationales. D’autres défendent le maintien de la reconnaissance de la RASD comme gage de souveraineté et de non-alignement.
La deuxième fragilité est sécuritaire. L’instabilité au Sahel, avec la multiplication des groupes jihadistes et des coups d’État, menace directement la Mauritanie. Nouakchott a besoin de coopération, mais elle ne veut pas devenir le champ de bataille d’une guerre d’influence entre Rabat et Alger. La présence d’acteurs extra-régionaux, Émirats arabes unis, Turquie, Russie et États-Unis ,complique encore l’équation.
La troisième fragilité est économique. La Mauritanie dépend de ses exportations de minerais et de pêche, mais elle a besoin d’investissements massifs dans les infrastructures et l’énergie. Les projets concurrents du Maroc et de l’Algérie peuvent être une opportunité, mais ils peuvent aussi enfermer le pays dans une dépendance à l’un ou à l’autre.
Quelle marge de manœuvre ?
Pour consolider sa position, la Mauritanie doit diversifier ses partenaires, renforcer son intégration régionale et éviter de se laisser entraîner dans une bipolarisation qu’elle ne contrôle pas. Sa neutralité ne pourra survivre que si elle reste active : proposer des initiatives, jouer un rôle de pont, et surtout préserver sa cohésion interne.
À court terme, Nouakchott continuera probablement à jouer la carte de l’équilibre. Mais à mesure que la rivalité maroco-algérienne s’intensifie et que les enjeux sahéliens deviennent plus brûlants, la marge de manœuvre se réduit. La Mauritanie n’est plus seulement un terrain d’affrontement : elle est devenue un acteur à part entière. Sa capacité à imposer son rythme, sans se laisser dicter ses choix, déterminera sa place dans le nouvel ordre régional.
Conclusion
La Mauritanie se trouve au centre d’une rivalité qui la dépasse, mais elle n’est pas condamnée à la subir. Sa stratégie de neutralité positive lui a permis de préserver ses intérêts et de monétiser sa position. Cependant, cet équilibre est structurellement instable. Entre les corridors concurrents, les pressions diplomatiques et les menaces sécuritaires, Nouakchott devra faire preuve d’une habileté redoublée pour rester maîtresse de son destin. L’enjeu n’est pas seulement de choisir entre Rabat et Alger : il s’agit de définir ce que la Mauritanie veut être dans un Maghreb et un Sahel en pleine recomposition.
ABD