Quand la condition sociale se transforme en capital ou lorsque l'inégalité devient utile.
Il y a des injustices qui se voient dans les écarts de revenus, de logement, d’accès aux soins ou à l’éducation. Il en est d’autres, plus sourdes, qui se logent dans les relations elles-mêmes : lorsque la condition sociale d’un individu cesse d’être seulement une situation subie pour devenir une ressource à savoir un revenu pour l’un, un tremplin de promotion pour l’autre. À ce moment, l’inégalité ne se contente plus d’exister ; elle devient utile à quelqu’un. Et ce qui est utile résiste longtemps à la justice.
On le voit et on le remarque souvent, une personne vulnérable peut tirer de sa condition des aides, une reconnaissance, un statut d’assisté, parfois un revenu informel. De son côté Un intermédiaire qu'il soit un élu, un notable, une association, un courtier ou un professionnel de l’aide peut, lui aussi , tirer de cette même vulnérabilité une légitimité, une clientèle, une carrière, une position morale. Le rapport n’est alors plus seulement un rapport d’assistance : il devient une forme d’échange. Celui qui souffre a besoin d’être aidé ; celui qui aide a besoin qu’il y ait des personnes à aider. La dépendance devient une économie morale, avec ses places, ses rôles et ses intérêts.
C’est pourquoi le changement des mentalités est si difficile. On imagine souvent que les préjugés se corrigent par le discours, la pédagogie ou la bonne volonté. Mais les mentalités sont aussi enchâssées dans des structures matérielles. Une société peut condamner verbalement l’exclusion tout en organisant autour d’elle des carrières, des pouvoirs et des rentes. Elle peut dire « il faut aider les pauvres » et produire des dispositifs où le pauvre doit rester identifiable comme pauvre pour être aidé, tandis que celui qui parle en son nom gagne en importance. L’injustice devient alors un système d’intérêts : chacun, à des degrés divers, peut avoir intérêt à ce que la condition de l’autre ne change pas trop vite.
Il faut ici éviter deux erreurs. La première serait de blâmer les victimes : recourir à une aide ou à une ressource disponible n’est pas une faute morale, c’est souvent une stratégie de survie dans un système mal fait. La seconde serait de croire que la simple dénonciation suffit. Si des acteurs tirent profit du maintien d’une condition, il ne suffit pas de leur demander d’être plus justes ; il faut changer les règles qui rendent cette rente possible.
Car une société juste ne peut pas se construire sur la transformation de la détresse en capital. Elle doit « décommodifier » la condition sociale : faire que la pauvreté, la maladie, le handicap, le chômage ou l’appartenance à une minorité ne soient ni un revenu pour celui qui les subit, ni un marchepied pour celui qui les gère. Cela suppose des droits sociaux universalistes plutôt que des faveurs conditionnelles, la transparence dans l’attribution des aides, la lutte contre le clientélisme, la participation réelle des premiers concernés, et surtout une reconnaissance qui ne dépende pas de la dépendance.
La justice ne consiste pas à « rendre justes » les inégalités, car certaines inégalités ne peuvent pas l’être. Elle consiste à réduire les inégalités injustes et à empêcher qu’une condition sociale devienne une monnaie. Une société vraiment juste est celle où l’on n’a pas besoin que l’autre reste faible pour se sentir fort, ni qu’il reste dépendant pour exister socialement. La justice commence le jour où la condition sociale cesse d’être un capital pour redevenir une situation humaine, appelée à être transformée par des droits égaux et une dignité partagée.
ABD