
Il fut un temps où évoquer le nom de Moktar Ould Daddah suffisait à rappeler une certaine idée de la Mauritanie : une nation fragile mais fière, pauvre mais digne, jeune mais consciente de la gravité de son destin. Les pères fondateurs ne nous ont pas légué la prospérité ; ils nous ont légué quelque chose de plus exigeant : un sens de l’honneur.
Aujourd’hui, leurs tombes sont silencieuses. Mais si elles pouvaient parler, elles poseraient une question simple : qu’avez-vous fait de l’héritage ?
Ce qui se déroule sous nos yeux dépasse la querelle politicienne du moment. Ce n’est pas seulement le débat sur un troisième mandat. Ce n’est pas seulement la discussion sur la Constitution où argumentent avec désinvolture qu’elle « n’est pas être le Coran » mais plutôt écrit désormais amendable, contourné ou neutralisé au gré des circonstances. Ce qui se joue est plus profond : c’est la banalisation progressive de la règle, la désacralisation du pacte collectif, l’acceptation tranquille de l’opportunisme comme norme.
Aujourd’hui, certains nous expliquent, avec une créativité argumentative qui confine à la bravoure, combien il serait judicieux, dans « l’intérêt supérieur de la Mauritanie », d’ouvrir la voie à une prolongation du pouvoir au-delà du second mandat en cours. Ce sont les mêmes qui affirmaient hier, toujours dans la ferveur, que le pays ne survivrait pas si Mohamed Ould Abdel Aziz cessait de diriger le pays. À les entendre, la stabilité nationale dépendait d’un homme unique, indispensable, irremplaçable.
Puis cet homme est parti. Et ces mêmes voix ont changé de registre avec une aisance déconcertante. Celui qui était hier présenté comme le pilier du pays est devenu soudain l’origine de tous les maux. On a remercié Dieu de son départ, on a redécouvert les vertus de l’alternance, on a invoqué la légalité avec un enthousiasme nouveau.
Le problème n’est donc pas la Constitution. Le problème n’est pas la stabilité. Le problème n’est pas l’intérêt du pays.
Le problème est la proximité du pouvoir.
Il existe une constante chez ces courtisans : ils ne servent pas une vision, ils servent le centre de gravité. Tant que le dirigeant est fort, ils théorisent son indispensable maintien. Dès qu’il vacille, ils commencent à prendre leurs distances. Lorsqu’il tombe, ils participent à la curée. Leur fidélité n’est pas morale ; elle est transactionnelle. Leur loyauté n’est pas intrinsèque ; elle est indexée sur la valeur du pouvoir.
La Constitution n’est certes pas un texte sacré au sens religieux. Mais elle est le pacte fondamental qui limite le pouvoir et protège la nation contre sa personnalisation excessive. La traiter comme un instrument malléable au gré des intérêts conjoncturels, c’est affaiblir l’État plus sûrement que ne le ferait n’importe quelle opposition, déclarée ou clanestine. Car ce n’est pas la règle qui gêne le courtisan ; c’est la limite.
Mais au-delà du débat constitutionnel, se pose une question plus grave : comment en sommes-nous arrivés à considérer l’indignité comme une compétence ?
Dans la société mauritanienne traditionnelle, l’honneur n’était pas un supplément d’âme. Il était la structure même du lien social. Il valait capital. Il ouvrait les tentes, garantissait le droit à la parole crédible et la qualité d’écoute par les autres. Il traçait une frontière invisible entre ce qui était permis et indigne, indépendamment de la loi écrite. On pouvait être pauvre, vaincu, malade. On rechignait à se montrer vil, sous peine de perdre sa place parmi les hommes.
Aujourd’hui, l’inversion des valeurs est flagrante. L’hypocrisie , et l’avidité sont devenus une aptitude stratégique. Savoir dire le contraire de ce que l’on pense, flatter celui que l’on méprise, applaudir ce que l’on sait erroné : de tels talents sont devenus des accélérateurs de carrière. La cupidité n’est plus un défaut moral ; elle est un signe d’habileté. La mesquinerie n’est plus une faiblesse ; elle se prétend une méthode.
On ne rougit plus d’être petit. On rivalise d’ingéniosité pour l’être davantage tant que c’est rentable.
Le plus inquiétant n’est pas que cette dérive existe. Le plus inquiétant est qu’elle touche ceux qui devraient incarner la retenue. Les hommes religieux, en charge de rappeler la limite morale, se taisent trop souvent ou accompagnent la dérive, au moins par leur abstention. Les chefs traditionnels, jadis garants de l’honneur collectif, transforment parfois leur influence en monnaie d’échange. Les cadres et les élites économiques théorisent le cynisme au prétexte de pratiquer le réalisme.
Lorsque ceux d’en haut montrent le chemin de la bassesse, ceux d’en bas apprennent vite.
Le courtisan est le symptôme d’une fragilité avancée, de l’ordre de la pathologie : il crée une bulle autour du pouvoir, il filtre la vérité et conforte l’erreur.
Un dirigeant averti ne craint pas l’adversaire déclaré. L’opposant oblige à réfléchir. Le courtisan, lui, empêche de voir. Il fabrique l’isolement, il maquille les signaux d’alerte et favorise les décisions hasardeuses en les habillant d’éloges.
Et lorsque le pouvoir faiblit, ce sont souvent ces mêmes courtisans qui frappent les premiers. Frapper un homme affaibli est plus facile que de lui rester fidèle. C’est la lâcheté confortable de la meute.
Un autre moteur de cette dégradation est l’impunité. Celui qui flatte honteusement, trahit, ment pour obtenir un avantage, que risque-t-il ? Souvent rien. Parfois, il bénéfice d’une récompense. Celui qui reste droit, refuse la compromission, finit par perdre des opportunités et l’estime de cette société de la jungle au bois de velours. Quand le système récompense l’indignité et pénalise la dignité, il sélectionne progressivement les plus opportunistes et décourage les moins pourris.
Nous le savons, tous. Individuellement, chacun perçoit la dérive à travers sa conscience ,et l’honnêteté et l’opportunisme se détachent, l’un de l’autre. Mais collectivement, nous participons au jeu. Nous sourions à ceux que nous méprisons, applaudissons ceux que nous critiquons en privé, nous nous taisons quand il faut parler juste. L’hypocrisie collective est devenue le ciment du système.
Pourtant, l’histoire montre que les sociétés peuvent se relever. Il suffit parfois d’une génération qui refuse de considérer l’honneur comme une relique folklorique que l’on remise, selon l’intérêt du moment, dans le grenier de la mauvaise conscience. Pour une génération qui décide que la parole donnée engage toujours, que la règle commune mérite respect, que la loyauté ne se mesure pas à la proximité du pouvoir, la constance à défendre et promouvoir certaines valeurs tient de l’exigence non d’un choix.
La question n’est donc pas seulement constitutionnelle. Elle est existentielle.
Le Président Ghazouani n’est pas dupe. L’expérience du pouvoir et une certaine éducation le protègent de la tentation du 3ème mandat. La cour zélée le sait mais persévère à encourager la manœuvre. Sans trop y croire, les courtisans, se disent « quelle que soit la suite, nous ne sommes pas parmi les perdants ». Soit le destinataire des louanges diffère son départ, hypothèse idéale d’un surcroît de prédation, soit il respecte la limite des deux quinquennats et, avant de partir, récompense ses flatteurs. A ce stade du spectacle, il ne s’agit que d’un investissement mercantile.
Serons-nous la génération qui a laissé s’effriter l’honneur, ou celle qui l’a restauré ?
Les tombes des pères fondateurs sont silencieuses. Mais leur héritage n’est pas mort. Il attend que quelqu’un le prenne au sérieux.
Abdellahi O Abdallah
