par Webmaster | 14 02 26 | Tribunes
Les révisions constitutionnelles modifient profondément la gouvernance en agissant sur trois leviers essentiels : l’équilibre des pouvoirs, la rigidité du système juridique et la protection des droits fondamentaux.
Le changement le plus fréquent est la concentration des pouvoirs. La recherche comparative établit que la rigidité constitutionnelle est une condition nécessaire à l’indépendance judiciaire : plus une Constitution est difficile à modifier, plus les juges sont protégés .
Les régimes dits « populistes » utilisent la révision pour inscrire dans le texte suprême des idéologies excluantes sous couvert de volonté populaire. Les référendums sont alors instrumentalisés pour masquer des atteintes aux libertés.
La modification du mandat présidentiel est l’archétype de la révision constitutionnelle qui transforme en profondeur la gouvernance.
À travers le cas français (quinquennat) et la pratique africaine (suppression des limites), on constate que toucher à la durée ou au renouvellement du mandat change toujours la nature du régime.
En France la révision du 2 octobre 2000 a substitué le quinquennat au septennat. L’objectif affiché était de synchroniser le mandat présidentiel avec celui des députés (5 ans) pour éviter la cohabitation.La conséquence est que combiné à l’inversion du calendrier électoral (législatives après la présidentielle), le quinquennat a mécaniquement produit des majorités parlementaires alignées sur le Président.
Ailleurs on constate une instrumentalisation inverse ,là où la France a raccourci le mandat, certains régimes l’ont libéré de toute contrainte de renouvellement par révision constitutionnelle.C’est le cas du cameroun en 2008 où la révision a supprimé la limitation des mandats présidentiels. La doctrine souligne que le juge constitutionnel (modèle francophone) a entériné cette décision sans exercer de contrôle effectif, devenant un instrument de légitimation du pouvoir .Pour le Tchad en 2005 c’est le même mécanisme. Ces révisions transforment une république en régime présidentialiste autoritaire en éliminant le principal contrepoids temporel .
La question sous-jacente est l’intangibilité comme rempart.En effet
le débat sur le mandat rejoint celui des limites matérielles à la révision. Certaines Constitutions (Allemagne, Portugal) interdisent de toucher aux principes fondamentaux (dignité humaine, fédéralisme) . En France, seule « la forme républicaine » est intangible .Le problème est le refus de contrôler le respect de ces limites par les institutions en charge de ce controle. Dès lors, si une majorité décide de réviser l’article sur la durée du mandat (y compris pour instaurer un mandat à vie), aucun juge ne peut l’arrêter.
Modifier le mandat présidentiel, c’est choisir qui gouverne et pendant combien de temps. Cela fait passer d’une logique de stabilisation à une logique de capture du pouvoir , selon l’intention politique dominante.
Le cas de la Mauritanie est paradigmatique : il illustre la tension entre une révision constitutionnelle conçue comme un verrou démocratique et les tentatives récurrentes de la faire sauter.
L’analyse du processus mauritanien montre que modifier le mandat change radicalement la gouvernance, mais ici, le mouvement est inverse de celui observé en France. Il s’agit non pas d’adapter, mais de verrouiller pour empêcher la captation.la révision de 2006 voulait « dépatrimonialiser » le pouvoir.Elle est un cas d’école. Issue d’un coup d’État contre le président Taya, elle n’a pas été faite pour durer, mais pour empêcher de durer .Passage de 6 à 5 ans,renouvellement du mandat une foi.Avec un garde-fou absolu qui est l’article 99 qui fut modifié pour interdire toute révision future qui toucherait à la limitation des mandats . C’est un verrou matériel, rare en droit comparé.Le premier effet sur la gouvernance est l’instauration d’un « consensus national » selon lequel l’alternance devient la règle.
L’article 99 (nouveau) de la constitution mauritanienne définit les modalités de révision constitutionnelle, partageant l’initiative entre le Président de la République et les parlementaires, avec une exigence de signature par un tiers des députés pour ces derniers. Il fait partie des dispositions intangibles de la Constitution, notamment pour protéger la forme républicaine. Voici les points clés concernant l’article 99 :
Initiative de révision : L’initiative de la révision de la Constitution appartient concurremment au Président de la République et aux membres du Parlement.
Conditions de forme : Aucun projet de révision présenté par des parlementaires ne peut être discuté s’il n’a pas été signé par au moins un tiers des députés.
Intangibilité : Bien que non explicitement détaillé dans le texte cité pour l’article 99 seul, il est lié aux principes fondamentaux protégés contre toute révision, tels que la forme républicaine et le pluralisme démocratique.
Des débats existent sur la possibilité d’utiliser d’autres articles, comme l’article 38, pour adopter des révisions constitutionnelles en contournant la procédure lourde de l’article 99. La limitation n’est plus perçue comme technique, mais comme un pacte fondateur.
Aujourd’hui, avec le Président Ghazouani, le débat rebondit sur un angle mort de la rédaction de 2006.
Le problème est que l’article 28 interdit la réélection du président en fonction. Il ne dit pas explicitement qu’un ancien président, après une interruption, ne peut pas revenir, d’où les deux interprétations.
· Interprétation littérale : Possible de faire deux mandats, attendre, puis revenir.
· Interprétation téléologique : Contre l’esprit de 2006 (éviter 20 ans au pouvoir).
Les effets sur la gouvernance font que le débat n’est plus juridique, mais politique et moral . La gouvernance devient un rapport de forces entre la tentation du pouvoir et la mémoire institutionnelle.
En Mauritanie le verrou devient plus politique que juridique et quand le verrou constitutionnel est trop rigide, le débat se déplace sur le terrain symbolique.
La Mauritanie a réussi l’exploit inverse de nos exemples précédents. Là où le Cameroun a ouvert, la Mauritanie a verrouillé. Mais ce verrou est aujourd’hui contourné par l’interprétation. La gouvernance n’est plus celle d’un État de droit apaisé, mais celle d’une vigilance permanente où chaque fin de mandat est une crise potentielle.
Ahmed bezeid DEIDA
par Webmaster | 11 02 26 | Actualitès, Politique, Tribunes

Le renouvellement politique n’est plus un simple slogan. Il s’impose aujourd’hui comme une exigence portée par des citoyens lassés de pratiques anciennes, de promesses répétées et d’un personnel politique largement perçu comme usé. Dans plusieurs régions du pays, cette attente se traduit par l’émergence d’une nouvelle génération d’acteurs politiques, jeunes, formés et engagés localement.
La wilaya du Gorgol illustre clairement cette dynamique. Le paysage politique y connaît un profond réajustement, notamment au sein du parti El Insaf, où de nouveaux leaderships prennent progressivement place. À Kaédi, la recomposition politique se fait principalement autour de jeunes cadres qui privilégient l’action de terrain, la proximité avec les populations et une approche inclusive fondée sur la cohésion sociale et l’unité nationale.
Parmi ces figures montantes, Monsieur Saidou Hamadi Athié, conseiller à l’orientation au ministère de l’Éducation, se distingue par un engagement concret et multiforme. Présent sur le terrain, disponible et accessible, il entretient un rapport constant avec l’ensemble des communautés de la wilaya du Gorgol, sans distinction. Son action dépasse le cadre strictement politique pour investir le champ social, culturel et économique.
Au-delà des rencontres de sensibilisation et d’orientation qu’il organise en faveur de la cohésion sociale, le jeune Athié a fait le choix d’un engagement économique fort : l’investissement dans l’agriculture locale. À travers ce secteur stratégique, il contribue à la création d’emplois pour les jeunes et envoie un message clair : il est possible de réussir chez soi, sans émigrer, en valorisant les ressources locales et le travail productif.
Cet engagement concret renforce sa crédibilité auprès des jeunes, souvent confrontés au chômage et tentés par l’exil faute de perspectives. En donnant l’exemple par l’action, il rompt avec une pratique politique longtemps limitée au discours et aux périodes électorales.
Cette nouvelle approche répond à une réalité largement partagée : une perte de confiance progressive entre les populations et une partie de la vieille classe politique, perçue comme déconnectée des réalités quotidiennes. Le renouvellement des hommes apparaît ainsi comme une nécessité politique, non par rejet générationnel, mais par exigence d’efficacité, de proximité et de résultats.
Le cas du Gorgol montre que cette transition est déjà en marche. Elle reste fragile, mais elle traduit une évolution profonde des attentes citoyennes. Désormais, l’engagement se mesure à la présence sur le terrain, à l’impact réel sur la vie des populations et à la capacité à offrir des perspectives concrètes à la jeunesse
Wane Aboubakry
par Webmaster | 11 02 26 | Actualitès, Politique, Tribunes

Il faut partir d’un fait politique, pas d’une impression. Depuis plusieurs séquences publiques, le registre présidentiel s’est déplacé. À Oualata, à Ouadane, dans l’Est, à Néma, puis à Kaédi, les mots ne sont plus ceux d’une simple gestion. Ils portent la mémoire, l’égalité territoriale, la pluralité linguistique, la reconnaissance des blessures.
Le langage du sommet de l’État ne contourne plus certaines lignes de fracture. Il les nomme. Ce déplacement n’est pas anodin.
Dans notre histoire politique, le silence a souvent été la norme, l’évitement une méthode. Qu’un chef de l’État prenne le courage de poser ces thèmes dans l’espace public crée une brèche. Il faut le dire avec rigueur, sans emphase inutile, mais sans frilosité.
Oui, des signaux ont été envoyés. Oui, une intention de réorientation est perceptible. Oui, une porte a été entrouverte vers une lecture plus inclusive de la nation.
Mais une société n’habite pas les intentions. Elle habite les structures. Ce qui se joue aujourd’hui n’est pas la qualité d’un discours, mais la capacité d’un système à se réécrire.
Le malaise diffus que l’on entend, dans les rues comme dans les cercles instruits, ne vise pas d’abord la parole présidentielle. Il vise l’inertie des appareils, la lenteur des réformes, la résistance des routines administratives, la persistance de mécanismes de reproduction sociale que personne n’assume mais que tout le monde subit. Nous sommes face à un écart classique des moments de transition.
Le sommet parle plus vite que la machine d’État ne bouge. La parole ouvre, l’institution freine. C’est là que se loge le risque d’usure. Non pas l’usure du style, mais celle de la crédibilité historique.
Car le moment est réel. Un pays ne traverse pas souvent une phase où la question du récit national, de la mémoire, de l’égalité territoriale et de la cohésion sociale est posée simultanément au plus haut niveau. Cela peut rester un cycle de discours.
Cela peut aussi devenir un tournant d’époque. La différence ne tient pas à l’éloquence, mais à la décision d’entrer en conflit avec les inerties. Refonder un contrat national, ce n’est pas ajouter des promesses.
C’est toucher aux circuits par lesquels l’inégalité se reproduit. Accès aux services publics, trajectoires scolaires, représentations dans l’administration, justice territoriale, reconnaissance des passés douloureux. Tant que ces questions restent morcelées, traitées à la marge, le sentiment d’écart persiste, même quand le discours est juste.
Dans un pays à référence islamique forte comme le nôtre, la question n’est d’ailleurs pas seulement politique. Elle est éthique. Le Coran rappelle que les croyants sont frères. Cette idée, trop souvent cantonnée à la sphère morale, a une traduction institutionnelle.
Une fraternité qui n’entre pas dans les règles, dans les politiques publiques, dans la manière de distribuer les chances, reste une invocation. L’enjeu est de la faire descendre dans l’architecture de l’État. Cela place une responsabilité singulière sur le Président. Non pas celle de tout faire seul, mais celle d’accepter que gouverner un moment de refondation implique de déplacer des équilibres établis.
Y compris dans son propre environnement. L’histoire ne retient pas les intentions prudentes. Elle retient les dirigeants qui ont consenti à réorganiser les règles du jeu quand la société était prête. Mais le pouvoir n’est pas seul convoqué.
L’opposition, dans ce contexte, doit choisir sa hauteur. L’invective, la dramatisation permanente, le registre émotionnel peuvent mobiliser à court terme, mais ils épuisent le débat public. Le rôle d’une opposition responsable est plus exigeant. Reconnaître ce qui va dans le sens de l’intérêt commun, tout en transformant chaque avancée en point d’appui pour exiger des mécanismes durables.
Déplacer le débat du procès d’intention vers l’architecture des politiques. C’est moins spectaculaire. C’est plus utile. Les élites intellectuelles et la société civile ne peuvent plus se contenter du commentaire.
Ceux qui disposent de capital symbolique, de savoirs, d’expériences comparées, ont un rôle d’ingénierie civique. Proposer des cadres, des modèles, des garde-fous, des évaluations. Une refondation nationale sans apport structuré des intelligences devient vite un slogan.
Quant aux citoyens, en particulier les jeunes, leur désengagement est compréhensible, mais il est coûteux. Chaque espace abandonné est occupé par des logiques plus étroites. Peser sur le réel ne se réduit pas au vote. C’est une pratique quotidienne, associative, professionnelle, culturelle.
Ce qui est en jeu dépasse la civilité minimale. Il s’agit de faire passer le pays d’une coexistence fragile à une communauté politique assumée. Non pas nier les différences, mais leur donner un cadre de justice. Non pas proclamer l’unité, mais la fabriquer par des règles équitables. Nous sommes à un moment où la parole a ouvert la voie. Le risque serait de s’en satisfaire.
La chance serait d’en faire le point de départ d’une transformation des mécanismes, des pratiques et des équilibres. Apprécier ce qui va dans le sens du commun n’est pas abdiquer. C’est consolider ce qui peut servir de base. Exiger davantage n’est pas s’opposer par principe. C’est prendre au sérieux la promesse implicite contenue dans les mots.
Un pays ne se refonde ni contre le pouvoir seul, ni par le pouvoir seul. Il se refonde quand la parole politique, l’exigence de l’opposition, l’apport des élites et l’engagement des citoyens cessent de s’ignorer et commencent à se répondre. C’est à cette convergence que notre moment appelle.
Mansour LY
Juriste consultant analyste politique
par Webmaster | 10 02 26 | Tribunes
Depuis les Lumières jusqu’aux mouvements anticoloniaux du XXᵉ siècle, l’intelligentsia s’est souvent définie par son engagement aux côtés des peuples en lutte. Elle fournissait les armes de la critique, élaborait des théories émancipatrices et servait de porte-voix aux sans-voix. Des philosophes des Lumières dénonçant l’arbitraire royal aux intellectuels soutenant les indépendances africaines, cette alliance semblait constitutive de son identité. Pourtant, à plusieurs reprises au détour de l’Histoire, des pans entiers de cette intelligentsia ont opéré un repositionnement spectaculaire, voire un reniement des luttes qu’ils avaient contribué à nourrir. Ce phénomène soulève une question cruciale : que reste-t-il de l’intelligentsia quand elle nie ou réécrit la lutte des peuples pour s’émanciper ?
Le détournement peut prendre plusieurs visages, souvent plus subtils qu’une simple trahison frontale. La lutte devient alors un objet d’étude abstrait, vidé de sa substance et de son urgence et la pensée critique récupérée et vidée de sa force subversive par les institutions dominantes (universités, médias, États).
Une tendance à tout déconstruire, y compris les fondements mêmes des luttes émancipatrices va mener à l’inaction et au cynisme.
L’intelligentsia traditionnelle, celle qui prétendait guider le peuple vers sa libération, semble avoir atteint ses limites.
Une intelligentsia « borgne » peut-elle devenir roi au royaume des aveugles ?
Il est des événements historiques dont l’interprétation devient un champ de bataille. Le « Printemps arabe » de 2011 en est l’archétype. Plus de deux décennies après les soulèvements, deux récits s’affrontent sans nuances : celui d’une révolution émancipatrice, authentique et populaire, et celui d’un chaos manipulé de l’extérieur pour servir des intérêts géopolitiques.
Pourquoi cette polarisation persiste-t-elle ? Elle révèle moins la nature des événements que celle de nos prismes d’analyse. Comme le suggère l’adage, dans le royaume des aveugles, le borgne est roi. Une intelligentsia – locale comme internationale – souvent « borgne », captivée par une seule lecture, a fini par dominer un débat où la cécité volontaire à toute complexité semble être la règle.
Le premier récit, porté par les espoirs de 2011, est celui d’une lame de fond endogène. Ses arguments sont forts et documentés.
Tout commence par l’acte solitaire et désespéré d’un vendeur ambulant, Mohamed Bouazizi, à Sidi Bouzid. Son immolation n’est pas un script écrit à Washington ou Paris, mais le cri ultime face à l’humiliation systémique, la corruption (baltaguia) et l’asphyxie sociale. C’est une révolte née du ventre des sociétés.
Le mouvement fut massif, populaire et transversal. Il a rassemblé la jeunesse connectée et les syndicalistes, les avocats et les chômeurs diplômés, les femmes et les laissés-pour-compte. Ses slogans étaient universels : « Pain, Liberté, Dignité nationale » (Aïsh, Hurriya, Karama wataniyya). Cette dimension plébéienne et apolitique dans ses origines en fait l’archétype d’un soulèvement civique.
Les réseaux sociaux ont été des catalyseurs, non des causes. Utilisés par des activistes locaux pour s’organiser, témoigner et défier le monopole étatique de l’information, ils ont amplifié une colère préexistante. L’outil était global, mais son usage, son langage et ses objectifs étaient profondément ancrés dans un contexte local.
Ce récit voit dans le Printemps arabe le réveil brutal d’un désir d’émancipation longtemps étouffé par des régimes autoritaires sclérosés. Il s’inscrit dans la longue histoire des révolutions, avec ses espoirs fous et ses désillusions sanglantes.
Face à cela, le contre-récit, souvent instrumentalisé par les régimes survivants ou resserrés , mais aussi par certaines franges critiques de l’impérialisme occidental, avance une grille de lecture toute différente.On met en avant la théorie du « chaos constructif » selon laquelle, les révolutions sont des ingéniéries sociales. Des puissances étrangères auraient exploité les frustrations légitimes pour renverser des régimes gênants (Libye), affaiblir des rivaux (Syrie), ou redessiner la carte géopolitique du Moyen-Orient à leur avantage.
L’accent est mis sur le rôle des fondations, des ONG et des chaînes satellitaires dans le soutien logistique, médiatique et financier à certains courants d’opposition, favorisant ainsi une ligne politique plutôt qu’une autre.
Le chaos, les guerres civiles et l’émergence de forces islamistes ou contre-révolutionnaires sont présentés comme la « preuve » que ces soulèvements n’étaient pas authentiques, ou étaient voués à l’échec car non « mûrs », ayant été précipités par des forces externes.
Ce rédit réduit les peuples à l’état de pions ou de masses crédules, niant leur capacité d’action et leur volonté propre.
Des deux côtés, des experts, des idéologues et des commentateurs se sont arc-boutés sur une seule lecture, érigeant leur vérité partielle en dogme explicatif total.Le borgne devient roi su royaume des aveugles.
Les occidentalistes béats ont parfois vu une simple réplication des révolutions de couleur ou un « Facebook Revolution », sous-estimant les racines socio-économiques profondes et les spécificités culturelles et religieuses.
Les conspirationnistes systémiques, à l’inverse, ont tout ramené à un grand jeu d’échecs impérial, vidant l’événement de sa substance humaine et de son tragique historique propre.
Les deux récits sont « borgnes » car ils refusent de voir que les deux dynamiques ont pu coexister. La vérité dialectique est sans doute plus inconfortable car il y a bien eu un soulèvement populaire authentique, massif et émancipateur. Dans le même temps, dans un monde globalisé, des forces externes (étatiques et non-étatiques) n’ont pas manqué de tenter de capturer, d’instrumentaliser et de dévier ce soulèvement à leur profit, une fois celui-ci lancé.
Le Printemps arabe fut un moment d’ouverture historique, un vertigineux instant de possibles où la société s’est auto-constituée en acteur politique. Cette brèche a immédiatement été l’objet d’une féroce bataille de capture par des forces internes (islamistes, anciens régimes, armées) et externes.
Refuser cette complexité, c’est faire preuve de cécité. Et dans le royaume des aveugles où s’affrontent les simplismes, celui qui n’accepte de voir qu’une moitié de la réalité – fût-il « borgne » – peut se prendre pour un roi. Mais son règne est un mirage. Il empêche de comprendre la véritable leçon de cette séquence : les peuples aspirent à l’émancipation, mais leur chemin y est toujours barré par des structures de pouvoir bien réelles, locales et internationales, qui savent recycler leurs révoltes pour, trop souvent, les faire échouer.
Ahmed Bezeid Deida
par Webmaster | 9 02 26 | Actualitès, Politique, Tribunes

Le discours de Kaédi n’a pas laissé indifférent parce qu’il touche à l’histoire, à la mémoire et à l’unité nationale, trois sujets longtemps évités ou abordés avec prudence.
1.Un langage nouveau dans la forme.
Oui, il y a une rupture de ton, reconnaître publiquement que notre histoire comporte des « chapitres que nous aurions préféré ne jamais écrire », est inédit à ce niveau de responsabilité politique.
Jusqu’ici, le discours officiel privilégiait :
-soit le silence,
-soit l’évitement,
-une lecture sélective de l’histoire.
Admettre que toute l’histoire doit être regardée en face, sans tri, marque un pas symbolique important.
2.Une reconnaissance de l’histoire : un pas nécessaire.
Dire que « la force des nations se mesure à leur capacité à reconnaître leur histoire dans son intégralité » est une vérité universelle. Cela rejoint ce que font les nations matures :
●reconnaître les injustices,
●nommer les blessures,
●créer les conditions de la réparation et de la réconciliation.
Mais une question centrale demeure :
-Reconnaître comment ?
-Reconnaître pour faire quoi ?
Sans mécanismes clairs (vérité, justice, réparations symboliques ou institutionnelles), la reconnaissance peut rester déclarative, donc fragile.
3.Assumer courageusement notre responsabilité: un appel… mais à qui ?
C’est sans doute le point le plus sensible du discours.
Parler de responsabilité collective peut être :
soit un appel à une réconciliation nationale assumée, soit une manière de diluer les responsabilités historiques.
Dans toute histoire douloureuse, il y a des responsabilités différenciées :
■des victimes,
■des responsables,
■des institutions impliquées.
Sans cette clarification, l’appel au courage peut être perçu comme une invitation à tourner la page sans l’avoir lue jusqu’au bout.
4.L’unité nationale : un principe incontestable, mais exigeant.
Affirmer que « ce qui nous unit est plus fort que ce qui nous divise » est un message positif et nécessaire, mais le vivre-ensemble ne se décrète pas, il se construit:
■ par l’égalité réelle,
■par la justice sociale,
■par la fin des discriminations structurelles,
■par une représentation équitable dans l’État et ses institutions.
Sans avancées concrètes, l’unité devient un slogan consensuel, souvent invoqué pour éviter les débats de fond.
Alors, sincérité ou discours comme tant d’autres ?
■Oui, ce discours est différent dans son ton et dans certains mots choisis.
■Oui, il ouvre une fenêtre politique et symbolique.
Il restera un discours tant qu’il ne sera pas suivi de :
●décisions politiques courageuses,
●réformes institutionnelles,
●actes de justice et d’inclusion mesurables.
La sincérité d’un discours se juge toujours après coup, à l’épreuve des actes.
Ce que nous devrions comprendre, en tant que citoyens:
■ne pas rejeter d’emblée ce discours : il crée un espace de débat.
■ne pas l’idéaliser non plus : le discours ne guérit pas les blessures.
■exiger que ces paroles deviennent : une politique publique, un agenda clair,
un engagement vérifiable.
Le discours de Kaédi peut être un tournant ou une occasion manquée, la différence se fera dans les actes, pas dans les applaudissements.
Ahmed Salem Deida
Expert en communication
par Webmaster | 5 02 26 | Tribunes
Dans le paysage politique mauritanien, un constat s’impose et devient une antienne : « Ce sont toujours les mêmes qu’on voit, qu’on nomme et qu’on démissionne. » Cette phrase, ressassée dans les discussions, résume le sentiment d’une large partie de la population face à une classe politique perçue comme immuable, en dépit des alternances au sommet même de l’État et des promesses de changement. Derrière ce sentiment se cache une réalité structurelle complexe : le renouvellement de la classe politique, bien que largement présenté comme une nécessité, se heurte à un système aux mécanismes de perpétuation profondément ancrés.
La vie politique mauritanienne donne régulièrement l’illusion du mouvement. Les gouvernements changent, des ministres sont remplacés et de nouvelles alliances se forment. Pourtant, une observation plus fine révèle un phénomène persistant de recyclage des élites.
Les figures-clés des anciens régimes, qu’ils soient du PPM,du PRDS ,de l’UPR ou d’autres mouvances, réapparaissent systématiquement dans l’arène, occupant tantôt des postes ministériels, tantôt des ambassades stratégiques ou des présidences d’institutions. Une « chimie politique », comme la qualifient certains analystes, qui utilise les mêmes réactifs sécrétant la même solution.
Pour comprendre cette résistance au changement, il faut remonter aux fondations de l’État mauritanien moderne. Issu d’une construction coloniale tardive , le pays a hérité d’institutions fragiles, peinant à unifier un territoire marqué par des émirats rivaux et des structures sociales tribales prégnantes. Dès l’indépendance,
le système qui a été mis en place a permis à une oligarchie restreinte de conserver les rênes du pouvoir, un modèle qui a survécu aux nombreux bouleversements politiques.
Ce système s’est greffé sur des fractures sociétales profondes qui structurent encore aujourd’hui la compétition politique à travers des clivages qui sont souvent instrumentalisés, entravant l’émergence d’une conscience politique nationale unifiée et favorisant des logiques clientélistes. Dans ce contexte, la politique fonctionne moins sur des bases idéologiques ou programmatiques que sur des allégeances personnelles, tribales ou de clientélisme, rendant le système étonnamment résilient et flexible pour absorber les contestations sans se transformer.
La question brûlante est alors comment briser ce cercle vicieux ? Les obstacles sont de taille. L’emprise des élites en place sur les leviers économiques, administratifs et sécuritaires rend toute éviction par les voies institutionnelles extrêmement difficile et la fragmentation sociale continue d’offrir un terrain fertile aux discours divisants, empêchant l’émergence de projets politiques nationaux inclusifs.
Pourtant, des conditions nécessaires pour un changement peuvent être identifiées. Une révision de la loi sur les partis vers plus d’inclusivité est cruciale pour permettre l’expression de nouvelles voix. Plus fondamentalement, l’émergence d’une opposition crédible et unie, capable de transcender les clivages personnels et ethniques pour proposer une alternative programmatique claire, reste le chaînon manquant. Cette évolution ne pourra advenir sans une pression citoyenne soutenue, portée par une jeunesse exigeante, une société civile dynamique et des médias indépendants. Enfin, un changement de culture politique de long terme est indispensable, pour ancrer l’idée que l’opposition est légitime et que l’alternance est un signe de santé démocratique, et non de faiblesse.
En définitive, le défi mauritanien n’est pas seulement de changer les hommes, mais de transformer les règles du jeu et de changer les mentalités.Tant que le système continuera de fonctionner comme une machine à recycler les élites et à exclure les nouveaux entrants, le constat amer que « ce sont toujours les mêmes » demeurera une réalité, et la nécessité d’un renouvellement, un vœu pieux. Le véritable test pour la classe politique actuelle sera de démontrer si sa rhétorique sur le renouvellement est une tactique de plus pour se maintenir, ou l’amorce d’un courageux lâcher-prise.
Ahmed Bezeid Deida