
Lorsque le général de Gaulle qualifia l’Organisation des Nations unies de « machin », il pointait déjà une institution entravée par les rapports de force et la mauvaise foi des puissants. Aujourd’hui, ce « machin » n’est plus seulement impuissant : il est délibérément contourné, vidé de sa substance, instrumentalisé jusqu’à l’insignifiance.
Créée en 1945 pour conjurer le retour de la barbarie, l’ONU reposait sur une idée simple : la force devait être encadrée par le droit. Or ce principe fondateur est désormais ouvertement piétiné. La guerre d’agression menée par la Russie contre l’Ukraine a révélé l’incapacité structurelle du Conseil de sécurité à faire respecter ses propres règles. Le droit de veto est devenu un permis d’agression.
À Gaza, cette faillite est encore plus brutale. Des milliers de civils pris au piège, une catastrophe humanitaire documentée, des résolutions bloquées ou ignorées, et une communauté internationale incapable d’imposer le respect du droit humanitaire. Le droit international n’y est pas seulement violé : il est relativisé, appliqué à géométrie variable, vidé de sa portée universelle. Cette sélectivité alimente une défiance profonde dans les sociétés arabo-musulmanes, pour lesquelles l’ONU n’apparaît plus comme un arbitre, mais comme un décor.
Face à ces crises, l’Europe s’efface. Incapable de parler d’une seule voix, elle se réfugie dans une diplomatie de précaution, invoquant des principes qu’elle n’est plus en mesure de défendre. Son affaiblissement est d’autant plus visible que le trumpisme assume, lui, une rupture frontale avec toute idée de règle commune.
Cette logique s’est illustrée sans détour lorsque Donald Trump a revendiqué l’appropriation du Groenland, territoire autonome du Danemark, allié historique des États-Unis. « We need it », a-t-il déclaré, réduisant une question de souveraineté et de droit international à un impératif stratégique et commercial. Cette formule résume à elle seule une vision du monde où les territoires se convoitent, où les alliances se monnayent, et où le droit devient secondaire face à l’intérêt national brut.
C’est dans cet esprit qu’émerge le Conseil de la paix, initiative portée par Trump et présentée comme une alternative à l’ONU. Loin de corriger les failles du multilatéralisme, cette structure en consacre l’abandon. Elle fonctionne comme un club fermé, fondé sur l’adhésion politique et financière, où la paix n’est plus un bien commun mais un instrument de puissance.
Le Conseil de la paix ne remplace pas l’ONU : il officialise son déclassement. Il entérine un monde où la force prime sur le droit, où l’universalisme cède devant la sélection, où la légitimité internationale dépend non de règles partagées mais de la reconnaissance d’un chef.
Si le « grand machin » disparaît, ce n’est pas seulement la fin d’une organisation. C’est l’aveu collectif d’un renoncement. Et dans ce renoncement, l’Europe — spectatrice hésitante d’un monde régi par le rapport de force — risque de découvrir trop tard que l’ordre international peut désormais se redessiner sans elle, et parfois contre elle.
