
Baissez la garde mesdames et messieurs…Cette publication n’est pas un réquisitoire, ni une satire, même pas une raillerie à l’encontre d’une frange importante de nos sociétés qui résident principalement en Afrique de l’Ouest et en Mauritanie. Au contraire, ces écrits ont pour but de révéler et faire comprendre l’origine d’une stigmatisation dès la naissance ; d’abord contingente mais également anachronique depuis l’avènement des empires moyenâgeux ouest-africains.
Il y a une altérité selon qu’on est forgeron du Mali d’où ce sobriquet tire son origine, du Fouta ou surtout de la Mauritanie Arabe.
Cette discordance est sans doute due aux usages coutumiers des uns et des autres.
Toujours est-il qu’être forgeron aujourd’hui en Mauritanie est un malaise, certes timoré, mais palpable. Ce rang social, ou plutôt cette condition a été corrompue à travers les siècles pour se transformer en fin de compte en un véritable complexe de l’autruche.
En effet, quand on est face à un problème qui semble insurmontable, on fait tout pour l’ignorer, comme l’autruche qui enfonce le membre qu’elle a de plus rudimentaire, à savoir, sa tête dans le sable dès que le danger est imminent.
La notion du « forgeron banni » provient d’une vengeance des princes du Mandé, suite à la défaite en 1235 du roi du Sosso, le redoutable et surtout visionnaire Soumaoré Kanté, fils de Diarra Diarisso. Soundiata Konaté, vainqueur de la bataille de Kirina, intronisé Mansa (empereur) sous le patronyme de Keita, établit la charte de Kouroukan Fouga en 1236.
Cette charte a tissé l’ébauche d’une stratification de la société mandingue, dans laquelle le forgeron, incarné par le vaincu Soumaoro (Soumangourou pour les français), est diabolisé.
On a la légitimité de se poser la question : en quoi cela concernait-il les forgerons de Mauritanie. Et pourquoi sont-ils de nos jours stigmatisés, craints pour leur pouvoir en « sorcellerie », rebutés dans leur quotidien par toutes les sociétés ouest-africaines.
En Mauritanie Arabe, ils subissent une véritable leucotomie?
Pourquoi, la caste des griots, encore une invention moyenâgeuse malienne, semble plus acceptée, intégrée, mieux, plus empathique pour ces ensembles ouest-africains et arabo-mauritaniens ?
Pourquoi ce qui ne devrait être qu’une répartition, un pourvoi en emplois pour les forgerons, les griots, les cordonniers, les pêcheurs etc…au 13ème siècle, s’est-il pérennisé, au point d’affecter, sept siècles plus tard l’amour propre de certains de nos concitoyens ?
A/ Après la victoire, la diabolisation :
Les Soninké sont les précurseurs d’une grande partie de la civilisation ouest-africaine. Après avoir quitté le Nord de la Mauritanie (Chinguetty, Ouadane), ils seraient également les fondateurs de l’empire du Ghana, dont la capitale, Koumbi Saleh se trouvant à quelques encablures de Timbédra.
La disparition de l’empire du Ghana, va pousser les Soninké vers des contrées plus clémentes, tout le long des frontières Mali-Mauritanie-Sénégal. Une autre partie des Soninké se dirigera vers l’intérieur du Mali actuel, dans la province qu’on appelle le Mandé. Aussi la province du Sosso était sous la domination totale du roi Soumaoro Kanté, grâce à son savoir-faire, son innovation, sa maîtrise du feu, du martelage de métal.
C’est en retournant son neveu Fakoly, qui connaissait beaucoup de ses secrets, c’est en lui « offrant » comme épouse sa sœur, que Soundiata Keita a pu venir à bout de cet homme, savant avant l’heure. C’était alors la naissance de l’empire du Mali, dont l’influence s’étendit sur presque la majorité des actuels pays de l’Afrique de l’Ouest…
Et depuis ce jour de 1235, on a diabolisé toute la descendance des Kanté, les taxant de sorciers, de parias etc…Aussi tous ceux qui se sont adonnés à la forge, leurs descendants auront subi les mêmes stigmates.
B/ La Mauritanie ne fait pas exception :
On ne choisit pas ses voisins, puisqu’une partie de la Mauritanie Arabe fait toujours frontière avec le Mali. Les échanges entre les deux peuples finissent souvent en métissage culturel, surtout du temps de l’émirat des Arabes Beni Hassane Oulad M’Barek, vivant alors dans les deux Hodhs et l’Assaba.
En effet la notion de griot, de forgeron est une invention malienne. Si les Oulad M’Barek avaient besoin des premiers ancêtres des griots tels Ely Nbeith Ould Haiballa, Dreidely Ould Siahmed Awlil, ou le Targui Agg Moktar, pour chanter leurs louanges de qualité, les forgerons eux, fabricants d’armes, étaient indispensables à toute épopée homérique ou guerrière.
Mais ce qui n’était qu’un gagne-pain pour le forgeron, un métier de subsistance, s’est transformé à travers les siècles en un véritable supplice. De nos jours, le forgeron est honni, soit craint, parce que « sorcier », soit banni, parce « portant la guigne ».
Ces clichés lui collent à la peau, de par des sociétés rétrogrades, conservatrices, peu poreuses au changement des mentalités.
Nous aurons constaté qu’une simple opinion colportée d’une lointaine contrée, du fin fond du Mali médiéval, a pu corrompre la raison, les procédés généraux de la pensée discursive, l’esprit scientifique, voire mêmes les canons liturgiques de notre sainte religion musulmane.
Une absurdité voudrait que quand on nait forgeron par descendance, qu’on le reste aussi de par sa lignée ascendance.
Un déterminisme génétique, dogmatique, contraire aux préceptes de notre sainte religion.
Le complexe de l’autruche chez le forgeron s’exprime par deux attitudes. Il y a ceux qui, face à cette anachronique condition humaine se résignent tout en faisant l’indifférent. C’est la majorité silencieuse. Une autre minorité composée cette fois d’intellectuels, de cadres supérieurs civils ou militaires, sans doute traumatisée par cette lobotomisation abjecte, prône, pour sortir de cette orbite, une résistance contre cet ordre social établi, de l’exorde à l’épitaphe. Je leur concède la convenance et la forme de leur lutte, mais il ne faut pas que leur combat contre la frustration se mue en une incontinence à vouloir heurter la dignité des autres par leur impériosité de pacotille. Surtout quand ces inquisiteurs exercent des fonctions régaliennes, qui exigent encore plus de la retenue, du professionnalisme et de la rigueur. /.
