Nous assistons à une mutation inquiétante des rituels sociaux où la substance émotionnelle et collective est vidée au profit de calculs individuels.Le moment de deuil était traditionnellement un temps « hors du monde », suspendu, protégé des logiques profanes. L’intrusion de l’opportunisme et de l’ostentation le réintègre brutalement dans l’économie mondaine, annulant sa fonction de sanctuaire temporaire pour les endeuillés.
La compassion, vertu tournée vers l’autre, devient un prétexte pour recentrer l’attention sur soi. La douleur n’est plus un lieu de communion discrète, mais une ressource à exploiter pour un gain symbolique ou social.
On assiste à une spectacularisation de l’intimité niant ainsi l’authenticité de la peine. Le geste de condoléances n’est plus un partage silencieux, mais devient une performance évaluée par un public. La solennité, qui exigeait le retrait de l’ego, est sacrifiée.Nous sommes désormais face à une pathologie sociale plus large ,celle de l’incapacité croissante à concevoir des espaces non stratégiques, non marchands, où la valeur humaine ne se mesure pas à la visibilité ou au capital social accumulé. Lorsque même la mort devient une scène pour les vivants ambitieux, c’est peut-être le signe d’une forme extrême de désenchantement du monde.Misere!nous devenons misérables,nous avons remplacé les anciens autels du sacré et du collectif par un culte nouveau, dédié à l’individu calculateur.
Oui,une anatomie de la dérive et ce qui précède n’est que le symptôme d’une métamorphose bien plus profonde.
Le cérémonial traditionnel du deuil était un processus centripète, tourné vers l’intérieur (la famille, le chagrin, la mémoire). Il devient un événement centrifuge, tourné vers l’extérieur (le public, la société, les réseaux). Dès lors, il entre dans la logique de tout événement mondain : il faut y être vu, y faire acte de présence, y briller même sobrement.
Dans une société saturée de signes, la douleur authentique est devenue une rare monnaie d’échange attentionnel. Exhiber sa proximité avec le défunt (ou avec la famille endeuillée) devient un capital symbolique. Ainsi, la peine est monétisée : elle se convertit en « likes », en mentions dans la presse people, en renforcement d’un récit personnel (« l’ami fidèle », « la personnalité respectueuse »). Le deuil devient une niche de marché dans l’économie de l’émotion.
La cérémonie offre désormais une couverture morale parfaite pour des manœuvres autrement impardonnables. Sous le parapluie sacré de la compassion, on peut négocier en abordant un rival dans un contexte désarmant,se racheter par une présence ostentatoire qui peut servir à blanchir une réputation ou tester la solidité des alliances et observer les hiérarchies en place.
Une société sans dehors par l’effacement de la sphère privée où l’intimité est perçue comme une réserve à exploiter, y compris la sienne. La frontière entre le for intérieur (le deuil) et le for extérieur (la scène sociale) s’est effritée. Quand tout est potentiellement spectacle, pourquoi alors la mort y échapperait-elle ?
L’impératif de gérer son « image de marque » personnelle est continu et total. Il n’y a plus de temps mort, plus de rôle « hors jeu ». Le devenir-commodité de l’individu exige que chaque interaction, même la plus tragique, soit une occasion, sinon de promouvoir, du moins de consolider sa « marque » : sérieux, empathique, bien connecté.Le langage ritualisé partagé se perd .
Les rites traditionnels, avec leurs codes stricts (la tenue sombre, les gestes codifiés, les paroles éprouvées), avaient pour vertu de soustraire l’individu à ses tentations individuelles. Ils lui offraient un script, un rôle à jouer qui le protégeait de lui-même. L’affaiblissement de ces codes, au nom d’une authenticité mal comprise, a laissé un vide. Dans ce vide, c’est l’individualité stratégique, sans garde-fou, qui a prospéré.Double violence.Les endeuillés sont dépossédés de leur deuil. Leur chagrin n’est plus le centre gravitationnel de la cérémonie ; il devient l’arrière-plan obligé du théâtre social des autres.
Une deuxième violence faite au collectif se marque car une société a besoin d’espaces désintéressés pour respirer et se reconnaître. En corrompant ces ultimes sanctuaires de la non-stratégie, on achève de privatiser le lien social. On signe que tout est désormais calcul, même la pitié. Cela engendre une défiance généralisée et un cynisme encore plus grand : si même là, on joue, alors tout n’est que jeu. C’est l’asphyxie du sens.
Le pire est peut-être que tout le monde, souvent, voit clair dans le jeu. Mais la loi du silence mondain s’impose. On participe donc à une grandiose comédie des masques, où l’on feint de croire à la compassion de l’opportuniste, où l’on valide le spectacle de l’ostentatoire. Cette complicité forcée dans le mensonge est peut-être la forme la plus aboutie de l’indécence.
La cérémonie de deuil était un miroir tendu à la communauté, reflétant sa capacité à se mettre en pause, à honorer, à simplement être ensemble dans le silence d’un respect partagé.
Le miroir est aujourd’hui brisé. Il reflète désormais en mille éclats les ego dispersés, chacun captant sa propre image pour la projeter plus loin,le plus loin possible . La solennité n’a pas été simplement sacrifiée sur l’autel de l’ego, elle a été cannibalisée : l’ego se nourrit de sa substance pour grandir. Le lieu qui était la négation du monde social devient son acmé perverse, son expression la plus crue et la plus désespérément vide.
Ahmed bezeid Deida
