Depuis les Lumières jusqu’aux mouvements anticoloniaux du XXᵉ siècle, l’intelligentsia s’est souvent définie par son engagement aux côtés des peuples en lutte. Elle fournissait les armes de la critique, élaborait des théories émancipatrices et servait de porte-voix aux sans-voix. Des philosophes des Lumières dénonçant l’arbitraire royal aux intellectuels soutenant les indépendances africaines, cette alliance semblait constitutive de son identité. Pourtant, à plusieurs reprises au détour de l’Histoire, des pans entiers de cette intelligentsia ont opéré un repositionnement spectaculaire, voire un reniement des luttes qu’ils avaient contribué à nourrir. Ce phénomène soulève une question cruciale : que reste-t-il de l’intelligentsia quand elle nie ou réécrit la lutte des peuples pour s’émanciper ?
Le détournement peut prendre plusieurs visages, souvent plus subtils qu’une simple trahison frontale. La lutte devient alors un objet d’étude abstrait, vidé de sa substance et de son urgence et la pensée critique récupérée et vidée de sa force subversive par les institutions dominantes (universités, médias, États).
Une tendance à tout déconstruire, y compris les fondements mêmes des luttes émancipatrices va mener à l’inaction et au cynisme.
L’intelligentsia traditionnelle, celle qui prétendait guider le peuple vers sa libération, semble avoir atteint ses limites.
Une intelligentsia « borgne » peut-elle devenir roi au royaume des aveugles ?
Il est des événements historiques dont l’interprétation devient un champ de bataille. Le « Printemps arabe » de 2011 en est l’archétype. Plus de deux décennies après les soulèvements, deux récits s’affrontent sans nuances : celui d’une révolution émancipatrice, authentique et populaire, et celui d’un chaos manipulé de l’extérieur pour servir des intérêts géopolitiques.
Pourquoi cette polarisation persiste-t-elle ? Elle révèle moins la nature des événements que celle de nos prismes d’analyse. Comme le suggère l’adage, dans le royaume des aveugles, le borgne est roi. Une intelligentsia – locale comme internationale – souvent « borgne », captivée par une seule lecture, a fini par dominer un débat où la cécité volontaire à toute complexité semble être la règle.
Le premier récit, porté par les espoirs de 2011, est celui d’une lame de fond endogène. Ses arguments sont forts et documentés.
Tout commence par l’acte solitaire et désespéré d’un vendeur ambulant, Mohamed Bouazizi, à Sidi Bouzid. Son immolation n’est pas un script écrit à Washington ou Paris, mais le cri ultime face à l’humiliation systémique, la corruption (baltaguia) et l’asphyxie sociale. C’est une révolte née du ventre des sociétés.
Le mouvement fut massif, populaire et transversal. Il a rassemblé la jeunesse connectée et les syndicalistes, les avocats et les chômeurs diplômés, les femmes et les laissés-pour-compte. Ses slogans étaient universels : « Pain, Liberté, Dignité nationale » (Aïsh, Hurriya, Karama wataniyya). Cette dimension plébéienne et apolitique dans ses origines en fait l’archétype d’un soulèvement civique.
Les réseaux sociaux ont été des catalyseurs, non des causes. Utilisés par des activistes locaux pour s’organiser, témoigner et défier le monopole étatique de l’information, ils ont amplifié une colère préexistante. L’outil était global, mais son usage, son langage et ses objectifs étaient profondément ancrés dans un contexte local.
Ce récit voit dans le Printemps arabe le réveil brutal d’un désir d’émancipation longtemps étouffé par des régimes autoritaires sclérosés. Il s’inscrit dans la longue histoire des révolutions, avec ses espoirs fous et ses désillusions sanglantes.
Face à cela, le contre-récit, souvent instrumentalisé par les régimes survivants ou resserrés , mais aussi par certaines franges critiques de l’impérialisme occidental, avance une grille de lecture toute différente.On met en avant la théorie du « chaos constructif » selon laquelle, les révolutions sont des ingéniéries sociales. Des puissances étrangères auraient exploité les frustrations légitimes pour renverser des régimes gênants (Libye), affaiblir des rivaux (Syrie), ou redessiner la carte géopolitique du Moyen-Orient à leur avantage.
L’accent est mis sur le rôle des fondations, des ONG et des chaînes satellitaires dans le soutien logistique, médiatique et financier à certains courants d’opposition, favorisant ainsi une ligne politique plutôt qu’une autre.
Le chaos, les guerres civiles et l’émergence de forces islamistes ou contre-révolutionnaires sont présentés comme la « preuve » que ces soulèvements n’étaient pas authentiques, ou étaient voués à l’échec car non « mûrs », ayant été précipités par des forces externes.
Ce rédit réduit les peuples à l’état de pions ou de masses crédules, niant leur capacité d’action et leur volonté propre.
Des deux côtés, des experts, des idéologues et des commentateurs se sont arc-boutés sur une seule lecture, érigeant leur vérité partielle en dogme explicatif total.Le borgne devient roi su royaume des aveugles.
Les occidentalistes béats ont parfois vu une simple réplication des révolutions de couleur ou un « Facebook Revolution », sous-estimant les racines socio-économiques profondes et les spécificités culturelles et religieuses.
Les conspirationnistes systémiques, à l’inverse, ont tout ramené à un grand jeu d’échecs impérial, vidant l’événement de sa substance humaine et de son tragique historique propre.
Les deux récits sont « borgnes » car ils refusent de voir que les deux dynamiques ont pu coexister. La vérité dialectique est sans doute plus inconfortable car il y a bien eu un soulèvement populaire authentique, massif et émancipateur. Dans le même temps, dans un monde globalisé, des forces externes (étatiques et non-étatiques) n’ont pas manqué de tenter de capturer, d’instrumentaliser et de dévier ce soulèvement à leur profit, une fois celui-ci lancé.
Le Printemps arabe fut un moment d’ouverture historique, un vertigineux instant de possibles où la société s’est auto-constituée en acteur politique. Cette brèche a immédiatement été l’objet d’une féroce bataille de capture par des forces internes (islamistes, anciens régimes, armées) et externes.
Refuser cette complexité, c’est faire preuve de cécité. Et dans le royaume des aveugles où s’affrontent les simplismes, celui qui n’accepte de voir qu’une moitié de la réalité – fût-il « borgne » – peut se prendre pour un roi. Mais son règne est un mirage. Il empêche de comprendre la véritable leçon de cette séquence : les peuples aspirent à l’émancipation, mais leur chemin y est toujours barré par des structures de pouvoir bien réelles, locales et internationales, qui savent recycler leurs révoltes pour, trop souvent, les faire échouer.
Ahmed Bezeid Deida
