« …..Dans le vaste Tiris, le paysage n’est plus seulement celui du désert ancestral ; il devient celui d’un territoire perforé, lacéré, rendu dangereux par une activité incontrôlée qui compromet à la fois la sécurité, l’économie pastorale et la pérennité même des communautés autochtones… »
Dans le silence minéral du Nord mauritanien, là où l’horizon se confond avec l’infini et où la vie s’organise autour d’un équilibre aussi fragile que précieux, une menace insidieuse s’étend, creusée à même la terre : celle des fosses anarchiques laissées par l’orpaillage. À Tasiast, à Tijirrit,
dans le vaste Tiris, le paysage n’est plus seulement celui du désert ancestral ; il devient celui d’un territoire perforé, lacéré, rendu dangereux par une activité incontrôlée qui compromet à la fois la sécurité, l’économie pastorale et la pérennité même des communautés autochtones.
Ces fosses ne sont pas de simples cavités. Elles constituent une altération profonde et durable de l’espace pastoral. Dans ces régions, le pâturage n’est ni un luxe ni une activité secondaire : il est la condition même de la survie. Le cheptel camelin et ovin représente une richesse vivante, un capital patient accumulé au fil des générations, une assurance contre les aléas climatiques et économiques. Or, chaque fosse abandonnée est une menace directe contre ce capital. Les chameaux, dont la stature et le poids rendent toute chute fatale dans ces pièges verticaux, y trouvent une mort lente et inévitable. Les moutons, plus nombreux et plus vulnérables, disparaissent en silence, amputant les troupeaux de manière irréversible.
Les témoignages locaux convergent : des pertes répétées, des troupeaux décimés, des éleveurs contraints d’abandonner certaines zones devenues impraticables. Cette situation engendre une pression accrue sur les rares espaces encore exploitables, accélérant leur dégradation et créant un cercle vicieux où la rareté des pâturages alimente les conflits d’usage et fragilise davantage le tissu social.
À cette hécatombe animale s’ajoute un risque humain croissant. Les pistes autrefois connues et maîtrisées sont aujourd’hui jalonnées de dangers invisibles. Les véhicules — qu’ils transportent des familles, des malades, des marchandises — peuvent à tout moment basculer dans ces excavations, provoquant des accidents parfois mortels.
L’absence de balisage, de signalisation et de cartographie aggrave cette insécurité. Le territoire devient imprévisible, presque piégé, transformant chaque déplacement en épreuve.
Mais l’atteinte la plus grave reste d’ordre écologique et civilisationnel.
Le Nord mauritanien n’est pas un espace vide : c’est un écosystème délicat où chaque ressource compte. En creusant de manière anarchique, les orpailleurs détruisent la fine couche de sol qui permet la régénération des maigres pâturages.
Ils perturbent les écoulements d’eau rares mais essentiels, accélèrent l’érosion et contribuent à une désertification aggravée. À long terme, c’est la capacité même du territoire à soutenir la vie pastorale qui est compromise.

Peut-on accepter qu’une activité économique, aussi lucrative soit-elle à court terme, engendre un tel niveau de destruction ? L’argument de la subsistance par l’orpaillage ne saurait justifier une absence totale de régulation. Car en réalité, cette économie informelle, loin de structurer durablement les territoires, les fragilise. Elle crée une richesse éphémère pour certains, mais laisse derrière elle un paysage dévasté et des populations appauvries.
Face à cette situation, l’inaction n’est plus une option. Il ne s’agit pas d’un simple désordre local, mais d’une crise structurelle qui exige une réponse étatique ferme, cohérente et immédiate. L’État doit assumer pleinement son rôle de garant de l’intérêt général et de protecteur des ressources nationales.
Cela suppose, en premier lieu, un recensement exhaustif et une cartographie précise des zones affectées.
On ne peut réparer ce que l’on ne mesure pas. Ensuite, un programme national de comblement et de sécurisation des fosses abandonnées doit être lancé sans délai, mobilisant à la fois des moyens publics et la responsabilité des acteurs de l’orpaillage.
Toute exploitation devrait être conditionnée à une obligation stricte de réhabilitation des sites, avec des garanties financières préalables pour assurer l’exécution de ces travaux.

Parallèlement, il est indispensable de délimiter clairement des zones autorisées à l’orpaillage, en excluant formellement les espaces de pâturage essentiels. Cette zonification doit être accompagnée d’un dispositif de contrôle effectif, avec des sanctions dissuasives pour toute infraction. La loi, si elle existe, doit être appliquée ; si elle est insuffisante, elle doit être renforcée.
Mais au-delà des mesures techniques et juridiques, c’est une vision politique qu’il faut affirmer : celle d’un développement qui ne sacrifie pas les fondements de la vie locale. Les populations pastorales ne peuvent être les victimes silencieuses d’une exploitation désordonnée des ressources. Leur mode de vie, loin d’être archaïque, est une réponse adaptée à un environnement exigeant. Le détruire, c’est non seulement porter atteinte à une culture, mais aussi compromettre une forme de résilience précieuse face aux défis climatiques.
L’urgence est là, palpable, incontestable. Chaque jour qui passe voit s’élargir les cicatrices du territoire et s’alourdir les pertes humaines et animales. Ce qui est en jeu n’est pas seulement la sécurité des pâturages, mais la dignité de ceux qui en vivent.
Il appartient désormais à l’État de rompre avec l’indifférence et de faire de cette question une priorité nationale. Car un pays qui laisse ses terres se transformer en pièges mortels et ses éleveurs en victimes oubliées prend le risque de voir s’effondrer, à bas bruit, l’un des piliers de son équilibre.
Le Nord mauritanien n’a pas besoin de discours : il a besoin d’actes. Maintenant
