Pendant que les discours se succédaient, que les trophées étaient remis et que les hommages défilaient à l’occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse célébrée en Mauritanie le 03 mai dernier, un nom semblait absent des distinctions et des reconnaissances officielles : celui du doyen Mamadou Gueye.
Un oubli difficile à comprendre au regard de son immense parcours dans les médias mauritaniens.
Car derrière ce visage calme et discret se cache l’un des parcours les plus impressionnants du journalisme audiovisuel mauritanien. Une mémoire vivante de la télévision et de la radio nationales. Un homme qui a traversé plusieurs générations de médias, formé des journalistes, réalisé des documentaires majeurs et occupé presque toutes les fonctions stratégiques dans l’audiovisuel public.
Né en juin 1955 à Kaédi, Mamadou Gueye appartient à cette génération de pionniers qui ont construit les médias mauritaniens à une époque où le journalisme relevait davantage de la mission que du confort professionnel.
Dès 1975, il débute à Radio Mauritanie. À l’époque, les moyens techniques étaient limités, les infrastructures fragiles et le métier encore en pleine construction. Mais très vite, il se distingue par sa rigueur et sa passion pour le reportage.
Après ses premières années dans la radio, il poursuit une formation de haut niveau au prestigieux CESTI de Dakar où il obtient en 1984 un Diplôme Supérieur de Journalisme, option télévision. Une formation rare pour un Mauritanien à cette époque. Son parcours académique le conduit ensuite dans plusieurs grandes écoles et centres internationaux de journalisme et de communication, notamment à Lille, Marseille, Paris, Montréal et Tunis.
À son retour, il devient l’un des grands visages de la Télévision de Mauritanie.
Entre 1985 et 1993, il exerce comme écrivain-journaliste et grand reporter à la TVM. Une période durant laquelle il couvre les grandes mutations sociales, économiques et politiques du pays. Puis il accède au poste de rédacteur en chef de la télévision nationale pendant près de quinze ans, de 1993 à 2007.
Quinze années à gérer l’information audiovisuelle publique dans un contexte souvent complexe, marqué par les transitions politiques, les défis médiatiques et les transformations technologiques.
Mais Mamadou Gueye n’était pas seulement un homme de rédaction.
Il était aussi un homme de terrain.
Un raconteur de la Mauritanie profonde.
Ses réalisations documentaires constituent aujourd’hui une véritable mémoire audiovisuelle nationale. Il a travaillé sur la lutte contre la désertification, les barrages de l’OMVS, le retour des réfugiés mauritaniens, l’accès des femmes rurales à la terre, la gouvernance foncière, l’autosuffisance alimentaire, la lutte contre la malnutrition, les enjeux de la pêche, la biodiversité ou encore l’électrification du pays.
Bien avant que certains découvrent les concepts de “journalisme de développement” ou de “documentaire institutionnel”, Mamadou Gueye sillonnait déjà les régions, les villages, les zones rurales et les projets de développement pour raconter les réalités du pays.
Il a également occupé plusieurs fonctions de haut niveau : conseiller technique du directeur général de la TVM, directeur de production à TVM Plus, directeur adjoint, consultant senior en communication, formateur en journalisme à la HAPA, avant de diriger Media Vision Mauritanie, une société de production audiovisuelle.
Ce parcours force le respect.
Parce qu’il ne s’agit pas simplement d’un ancien journaliste.
Il s’agit d’un bâtisseur.
D’un homme qui a consacré près d’un demi-siècle à la radio, à la télévision, à la formation et à la production audiovisuelle en Mauritanie.
Et pourtant, lors des récentes distinctions organisées à l’occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse, son nom n’a pratiquement pas été cité.
Comme si toute une génération pouvait disparaître du récit médiatique national.
Cet oubli est douloureux.
Parce qu’il dépasse la personne de Mamadou Gueye.
Il pose la question de la reconnaissance des pionniers des médias mauritaniens. De ceux qui ont travaillé dans l’ombre, sans réseaux sociaux, sans visibilité permanente, mais avec professionnalisme, dignité et engagement.
Un pays qui oublie ses anciens journalistes oublie aussi une partie de sa mémoire collective.
Et dans le cas de Mamadou Gueye, cet oubli ressemble profondément à une injustice.
Souleymane Djigo
