par Webmaster | 7 07 21 | Sociétés, Tribunes

Boukhary Mohamed Mouemel
Tous les participants[i] se sont déclarés contre la tribu, sauf deux ou trois intervenants. Sous un angle différent de celui de ces rares récalcitrants, l’animateur principal, le Pr Abdel Wedoud Ould Cheikh, s’est distingué par la clarté du discours, son détachement et, paradoxalement, par le caractère, à la fois, tranché et mesuré, des propos.
Tout au long des deux heures de débat, il a évité de parler de lui-même. Sauf une seule fois, quand il a annoncé qu’il n’a pas de tribu. Il a, en effet, affirmé avoir renoncé, depuis plusieurs décennies, à cette composante de l’identité, individuelle et sociale, bien établie chez la grande majorité des Mauritaniens.
Par quoi l’a-t-il remplacée ?
Je ne lui ai pas posé la question. L’idée m’a pourtant fortement effleuré l’esprit. Mais, j’ai manqué de courage, ou plutôt, j’y suis allé avec nonchalance, les chaussures plombées. J’ai emprunté un chemin tortueux, comme on fait souvent dans mon milieu Zwaya de Tachmché, quand le sujet est « sensible » ou très litigieux. Evitant d’aller tout droit au but, j’ai opté pour dire, avec une certaine fierté et sur un ton légèrement empreint de défiance, le nom de ma propre tribu, et que je connais la sienne ainsi que celles de ceux qui sont à côtés de lui sur la tribune.
Puis, un autre point de désaccord avec le Professeur Abdel Wedoud : contrairement à lui, je ne pense pas à une réémergence, en Mauritanie durant les dernières décennies, du pouvoir des tribus comparativement aux premières années de l’indépendance. Mais c’est plutôt la perception populaire de l’Etat qui a changé. A l’époque, comme héritier du pouvoir colonial, l’Etat était perçu par les citoyens, comme un système qui leur est totalement étranger. Voire étrange à leurs yeux !
Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Ils l’ont adopté, s’y reconnaissent, et nos mentalités et cultures traditionnelles s’en accommodent parfaitement, avec tout ce que cela comporte de contraintes, de défauts comme d’avantages. Autrement dit, il y’a tribu et tribalisme.
Plus profonds que moi, et plus explicites sur le sujet, furent Mre Mohamed Ould Moine et l’universitaire Mohamed Ishagh Alkunty.
Le premier a commencé par prendre carrément à contrepied le conférencier et tout le monde, en prenant pour exemples des pays du Moyen-Orient et du Golfe : Iraq, Syrie, Jordanie, Koweït… L’identité tribale est très bien préservée dans ces pays . Et elle n’affecte en rien leur développement et leur progrès, a-t-il expliqué. Par contre, selon lui, l’usage qui en a été fait chez nous, ces dernières années, est catastrophique.
Pour Alkunty, l’évolution du rapport tribu/Etat dans notre pays a suivi une trajectoire bizarre. Elle commence par une négation des réalités socio culturelles de l’espace géographique. Choisir dans un premier temps une zone vide de toute vie humaine, Nouakchott, et y installer ensuite la capitale du pays, en est l’illustration. Il s’agit d’une « déshumanisation » de l’espace que confirme également le remplacement des noms autochtones des régions par des chiffres, ajoute Alkunty.
Des mesures arbitraires qui reflètent le peu d’intérêt que les autorités de l’époque accordent aux habitants, estime-t-il. Aujourd’hui, ceux-ci se sont imposés et forcé leur respect. Un changement notoire de comportement collectif, qui se vérifie, constate l’universitaire, à travers l’évolution d’une terminologie géographique urbaine révélatrice de la prise de conscience des citoyens : d’abord le mot « al kéba », avec ses charges négatives de faiblesse et de soumission, va laisser la place plus tard à « al Gazra » qui sous-entend force et révolte.
Hormis, les deux intervenants cités plus haut et moi-même, les autres participants, ont quasiment fait tous front avec le conférencier contre la tribu. Et ils n’ont pas tort sur pas mal de points, notamment quand ils font le constat classique du phénomène, ses aspects négatifs et sa morphologie. Cependant, la conception et le développement d’une vision analytique nouvelle du tribalisme, plus moderniste, mérite plus d’approfondissement. Des voix et des pistes de solution, qui en découlent, devraient être dégagées à la lumières des évolutions les plus récentes des sciences humaines et leurs corrélations avec l’industrie et la technologie, notamment avec les TIC.
En attendant, personnellement, je ne vois pas bien comment et par quoi remplacer ma tribu.
Peut-être qu’il faudra que je creuse la réflexion en cherchant du côté de la société civile et des organisations politiques. Mais là aussi, la démarche et le raisonnement risquent de ne pas être trop tranchés : la tribu, comme cadre social physique, ou notion abstraite, est à même de s’adapter aux évolutions de la société, d’accompagner partis politiques et ONG. Cela dépend du contenu que l’on voudra bien donner à tout cela.
El Boukhary Mohamed Mouemel
par Webmaster | 6 07 21 | Actualitès, Focus

Imam Cheikh Ely
Après avoir écouté attentivement le discours du président Ghazouany à Rosso, le passage relatif à l’usage d’internet et le ton utilisé par certains internautes et blogueurs pour le relayer ont attiré mon attention.
Le président a clairement mis en garde les fauteurs de trouble qui usent de la toile pour propager les rumeurs et les mensonges et a utilisé une expression inédite : « Quils sachent quils jouent avec le feu. » Cette mise en garde, qui tranche avec la réserve et la hauteur que le président a voulu jusqu’à présent adopter par rapport aux différents dossiers brûlants de l’heure, prouve si besoin est l’ampleur du problème et son impact sur l’approche de gouvernance actuelle. En effet les internautes, blogueurs et autres usagers de la toile, après le retrait total ou partiel de la scène politique des partis d’opposition traditionnels, sont devenus par la force des choses le seul et réel contrepouvoir occupant le boulevard laissé béant par ces partis. La période de grâce dont devait profiter le pouvoir et pour laquelle il avait inventé le fameux consensus politique national, a donc été perturbée par ce phénomène incisif et mordant d’un virtuel insaisissable, flou et à large spectre. L’agacement des pouvoirs publics a été exacerbé par l’utilisation très ciblée de cet espace virtuel par l’ancien président Mohamed Ould Abdel Aziz et sans doute par certains de ses partisans qui ont pris position de manière stratégique sur la toile…..Si on y ajoute tous les jeteurs de cailloux dans la marre, libres et indépendants d’esprit, dont le seul mobile, est de pousser des cris du cœur, dans l’objectivité et le souci de dire non à toute forme d’oppression et d’injustice….On comprendra alors….que la toile est devenue source de soucis pour les pouvoirs publics. Mais jusques là…Nous sommes dans le domaine de l’expression politique et j’ose espérer que la réaction du président s’adresse davantage à tous ceux qui par une velléité et un dessein sournois veulent ternir l’image du régime par l’amplification et l’exagération de l’insécurité qui s’est installée ces derniers temps dans les grandes villes. Il est vrai que dans ce cas, l’acte devient irrationnel et inacceptable et mérite vigilance et fermeté de la part des autorités mais aussi de tous les citoyens. Néanmoins, ces autorités, quels que soient les textes législatifs, qui seront élaborés et adoptés doivent se faire à l’évidence que les risques sont très grands que certains adeptes des politiques musclées, au sein du pouvoir, tordent le coup à certaines libertés dont la liberté d’expression…..qui ont donné à la Mauritanie ses titres de noblesse à travers le monde durant la décennie passée….Il serait injuste que l’oeuvre ghazouanienne visant à conduire la Mauritanie vers le changement, même lent mais sûr, soit soufflée par des mesures coercitives injustifiées dans un domaine si sensible, celui des libertés. Dans ce contexte, je suis rassuré par l’autre partie du discours de Ghazouany qui a martelé qu’il garantit l’intouchabilité de ces libertés. Nos arsenaux juridiques existants sont assez fournis et adéquats pour traiter la diffamation, les préjudices portés aux tiers et à l’Etat….Il y’a lieu de savoir que le problème se trouve moins chez les internautes que dans la capacité des pouvoirs publics à quadriller les villes et à assurer l’inviolabilité du cadre de vie du citoyen. Si les actes de banditisme et de criminalité diminuent, leur évocation sur la toile et dans la presse diminuera.
Je voudrais également attirer l’attention de Monsieur le Président de la République sur le fait que mettre en garde tous les fauteurs de trouble sur Internet s’il s’agit d’actes prémédités contre la sécurité et la stabilité du pays doit être soutenu et accompagné mais ce n’est point plus crucial que de sévir avec la detniet énergie contre les gabegistes, les trafiquants de drogue, de médicaments et de denrées alimentaires périmées.
Imam Cheikh. De ma page fb.
par Webmaster | 1 07 21 | Sociétés, Tribunes

Boukhary Mohamed Mouemel
« C’est magnifique, comment vous parlez très bien notre langue ! », m’a dit une belle dame française dont j’ai fait la connaissance, mais je ne peux pas vous dire ni quand, ni où, ni comment ; car je ne le sais pas. Et ce n’est pas à cause d’un trou de mémoire que j’ai oublié les circonstances ou les détails de notre rencontre. Non, je n’ai rien oublié !
Je me souviens, en effet, très bien que, dans son enthousiasme débordant, cette dame que je vais appeler « y », a voulu savoir comment j’en étais arrivé à l’enchanter : comment est-ce-que j’ai pu maîtriser sa langue ?
« Où est ce que vous avez appris le français ? Dans votre pays, la Martinique…. Pardon : J’ai oublié le nom », dit-elle, dans un éclat de rire. Je vins à son secours : « la Mauritanie », lui rappelai je ; elle reprit aussitôt sa question dans la foulée.
« L’avez-vous appris en Mauritanie ?» Enchaina-t-elle, manifestement très satisfaite de mon éducation linguistique. Le reste importe peu pour elle : avoir du mal à faire la distinction entre un Département d’Outre Mer français dans les Caraïbes et un pays du Maghreb et de l’Afrique Occidentale ne lui donne pas de gros soucis.
« Tout de même, compliquée la géographie pour nous Français, même quand il s’agit d’une région de notre propre pays ou du pays d’un interlocuteur que je connais assez bien ! Mais bon…. passons », devait-elle se dire discrètement.
Aussitôt la petite confusion géographique corrigée, elle a continué de me dire sa satisfaction, le regard lumineux, la voix douce et un beau sourire aux lèvres : « Le fait que vous parlez aussi bien ma langue me fait tellement plaisir ».
Sur ce, je n’ai rien trouvé à lui répondre. Et ce n’était pas parce que ses propos ne me touchaient pas. Bien sûr qu’à l’instar de tous les hommes, je suis sensible aux compliments d’une belle dame ! J’y réponds habituellement avec délicatesse ; ou du moins, je tâche de le faire.
Mais là, je suis resté bouche cousue, coincé. Je cherchais vainement la parole, comme si ma pensée ne voulait pas de mes mots, préférant à leur lieu et place taire ma réflexion.
Pourtant, j’avais des choses à dire. J’avais envie de lui expliquer que je ne parlais pas ‘’sa’’ langue, mais plutôt la mienne, celle de Senghor et de Mouloud Feraoun,… celle de beaucoup d’autres anonymes qui s’appellent Mohamed, Diallo, Paul… ou Aichetou, Jaqueline, Ramata…
Il se trouve que cette langue est par hasard la sienne également : une langue en partage dans le monde, une langue qui n’a ni drapeau, ni hymne national, ni territoire, ni couleur, ni religion… qui lui sont propres.
« Le français est une langue mondiale, comme tant d’autres ! Il n’appartient à personne ! » Aurais-je dû lui répliquer vigoureusement, coupant court à son discours entaché de chauvinisme, à mon sens.
Mais une certaine gêne m’en a empêché, bien que n’ayant pas bien pris son enthousiasme et ses propos. Ils m’ont semblé déplacés à l’égard de tous ceux qui ne détiennent pas la même nationalité qu’elle. Et cela m’a profondément agacé ; mais je ne pouvais pas le lui avouer !
Elle était de bonne foi, sincère et honnête, en exprimant sa joie et sa fierté. Elle le faisait sans façon, simplement, toute gaie et de bonne humeur.
‘’Si ça ne méritait pas ma gratitude, au moins, je dois m’abstenir de la décourager », me dis-je, dans un effort de retenue auquel je m’efforçais, non sans peine. C’est aussi ça, la francophonie : « rester galant », m’enseignaient Ly et Mohamed Lemine, mes instituteurs inoubliables.
Car, contrairement à elle, je voyais les choses autrement : je me sentais comme si j’étais stigmatisé, offensé… comme si cette jolie et honnête dame, me disait inconsciemment des méchancetés, comme si elle me soufflait à l’oreille :
« Vous vivez dans un espace linguistique qui n’est pas le vôtre. Vous vous y adaptez parfaitement bien. Soyez donc le bienvenu, mais tout en sachant que vous y êtes étranger, quoi que vous fassiez ».
Or moi, je ne me sens nullement comme tel. Et je trouvais étrange ce grand décalage de vision entre mon interlocutrice et moi. Je cherchais à me l’expliquer.
Pourquoi cet énorme fossé entre nos perceptions quant au rapport à une langue que nous avons pourtant en commun ?
Pour comprendre, j’ai couru, comme à l’accoutumée, voir mes profs pour les consulter.
Et comme à leur habitude, ces navigateurs de recherche, modèles d’assiduité, sont toujours au rendez-vous. Grâce à eux, j’ai obtenu des éléments d’information intéressants qui vont m’aider à me faire une certaine idée ; mais ne me conduisant pas jusqu’au fond des choses. En tout cas pas encore.
L’un d’eux m’a fourni une bonne documentation : les statuts et règlements de l’Académie française. Grand pédagogue qu’il est, ce prof virtuel m’a poussé, sans le dire, à lire entre les lignes afin de comprendre le fonctionnement de la très prestigieuse institution qui fait office de gendarme de la langue française.
Eh oui, en France, il faut mettre des gendarmes partout !
« Notre langue », comme disait mon amie « y », n’échappe pas à cette mesure protectionniste qui s’inscrit dans un registre de ‘’garde- frontières’’ bien connu dans l’Hexagone et sous d’autres cieux.
Si ses applications sont facilement visibles dans les domaines géographique et politique, ici le concept s’applique de façon plus diffuse à l’espace linguistique qui est tout aussi vital et convoité que les autres produits ou domaines stratégiques.
Il y a en effet de quoi être vigilant au sujet de la ‘’sécurité’’ de ce pan du ‘’patrimoine national ‘’. La Langue de Voltaire n’est-elle pas menacée par ces « hordes » d’étrangers qui se comptent par centaines de millions, et qui continuent de s’en emparer, de la développer et l’adapter à leurs modes de fonctionnement, sans que l’on puisse faire quelque chose pour les en empêcher ?
Les chiffres parlent d’eux même ! On compte aujourd’hui 270 millions de francophones dans le monde dont seulement un peu plus de 65 millions résident en France, nationaux et étrangers réunis. Ils seront plus de 700 millions en 2025 ; voire plus, selon d’autres projections.
Mêmes les systèmes de défense autour de la ‘’garnison’’ où siège le bataillon des Immortels, qui montent la garde devant cette langue, ne sont pas infranchissables. Une Algérienne et un Haïtien s’y sont infiltrés tout dernièrement, pour ne citer que les « intrus » encore en vie. C’est vrai qu’ils ne présentent pas vraiment de gros dangers face aux 38 autres Fauteuils tous français, « colorés » seulement par deux binationaux européens : un franco- belge, et un franco-britannique.
Impossible donc d’avoir une étanchéité linguistique à 100٪, y compris dans l’Académie Française, malgré les remparts et le conservatisme séculaires dans lesquels s’enferme cette institution, vieille de 379 ans.
Dans ce contexte où les barrières linguistiques sont impossibles à établir face aux « assaillants » étrangers, des gens comme moi qui ont épousé totalement la langue de Senghor et de Voltaire, ne peuvent pas s’empêcher de se demander :
Aujourd’hui, à l’ère de la mondialisation, les attitudes et comportements « possessifs » qu’ont certains vis à vis de cette langue, et l’Académie Française en est le symbole, sont-ils vraiment en phase avec l’évolution du monde, et avec le concept de francophonie lui-même, devenu une réalité culturelle transfrontalière universellement reconnue ?
En posant la question je me suis adressé à « y » : « qu’en penses-tu », lui dis-je ?
Elle n’a pas répondu, restant silencieuse et détournant son regard vers son portable qu’elle a commencé à manipuler. Pourquoi ce désintéressement subite de sa part ?
L’ai-je indisposée en la tutoyant ? Peut-être. Mais comme c’est moi-même qui l’ai inventée, n’est-ce pas, je peux lui parler comme je veux ?
Beijing, janvier 2015*
El Boukhary Mohamed Mouemel