Je suis né de deux terres qui se touchent. Nos peuples n’ont jamais su où finit le Mali et où commence la Mauritanie. Le sable ne connaît pas les barbelés.
Aujourd’hui, quand Bamako étouffe, Nouakchott retient son souffle.
Quand les routes se ferment, ce sont des mères, des sœurs, des frères, des amis qui souffrent.
Je refuse de choisir.
Je ne peux pas haïr une partie de moi pour consoler l’autre.
Mon nom résonne en hassanya et en bambara. Mes larmes ont le même poids des deux côtés.
C’est comme vivre en résidence surveillée dans les deux.
Avoir deux maisons, et n’être pleinement chez soi dans aucune en temps de crises.
Devoir mesurer chaque mot ici et là.
Je porte deux patries, et l’on me demande chaque jour de prouver que je n’en trahis aucune.
Et en ce 3 mai, je pense à toi, Maman.
Toi la Mauritanienne qui repose à Hamdallaye (Bamako), près de mon père.
Même la terre a refusé de vous séparer.
Aujourd’hui j’ai le cœur en blocus.
Comme Bamako ils le disent !!!
Que ta tombe soit un jardin entre nos deux pays.
Que ton repos rappelle aux vivants que l’amour, lui, force tous les barrages.
À mes frères du Mali :
Je vois votre douleur. Je vois les files, la peur, la colère. Je vois la dignité d’un peuple qui tient debout malgré le blocus, malgré le deuil. Que la paix revienne.
À vous, frères mauritaniens : je vois votre inquiétude. Je vois la main tendue aux réfugiés d’hier, la crainte pour ceux de demain. Que la paix vous garde.
Aux deux peuples : Nous avons déjà connu les sécheresses ensemble. Nous avons déjà chanté les mêmes louanges, pleuré les mêmes morts, dansé aux mêmes mariages.
Aucun djihadiste, aucun politicien, aucun étranger ne pourra brûler ce lien-là.
Ne cédons pas aux chantages.
Ceux-là même qui, par leurs puissances et leurs ambitions, veulent du Sahel une zone d’instabilité permanente.
Ils nous divisent pour mieux régner. Ils arment nos frères pour mieux piller nos terres.
Mais le sable se souvient. Les tombes parlent. Nous sommes plus vieux que leurs intérêts.
Que Dieu, Allah, freinent les marchands des guerres.
Que les camions roulent, que les écoles ouvrent, que les mères dorment sans craindre le bruit des moteurs la nuit.
Je suis le produit des deux. Je ne serai jamais la division des deux.
Si vous me scrutez ici, dites-vous : « Il est nous ».
Si vous me questionnez là-bas, répondez : « Il est nous ».
Car la paix n’aura qu’un seul visage entre nous : celui d’un frère qui reconnaît son frère.
Que la miséricorde descende sur le Mali.
Que la sérénité veille sur la Mauritanie.
Et que jamais plus un fils des deux terres n’ait à craindre.
Amin. Amine. Allah y rahmo, Maman
Sissako Moktar
