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Mauritanie : les loups de la majorité jettent les filets du 3ème mandat

Alors que le mauritanien lambda continue à tirer le diable par la queue, certains privilégiés du système et autres laudateurs de tout acabit sont montés au créneau ces derniers jours pour mettre en scelle la question récurrente d’un éventuel 3ème mandat du président Ghazouani qui, face au verrouillage de la constitution ne pourrait être possible qu’à travers un coup d’état constitutionnel, une éventualité très dangereuse pour le pays.

Ces pêcheurs en eau trouble feraient mieux d’apporter un coup de main au président dont la mise en œuvre de l’ambitieux programme « Mon ambition pour la patrie » bat de l’aile malgré les déclarations très optimistes et le bilan de l’action gouvernementale, alléchant sur le papier, présenté récemment par le premier ministre devant le parlement.

Des avancées ont été enregistrées certes çà et là mais le gap demeure profond au niveau des secteurs clés, notamment en ce qui concerne les sévices sociaux de base, les infrastructures en général et l’amélioration du cadre de vie.

Au niveau du panier de la ménagère aussi, le déficit se fait de plus en plus sentir du fait de la stagnation des salaires, de l’appauvrissement continue de la classe moyenne, de la hausse des prix, de l’augmentation du chômage ; de la montée en flèche du banditisme et de l’insécurité urbaine et de la baisse du pouvoir d’achat des consommateurs.

Par ailleurs, le grand chantier de l’école républicaine a été sabordé du fait d’une gestion chaotique du système éducatif qui, non seulement ne dispose pas des fonds suffisants pour mener cet ambitieux projet, mais qui fait face à un mauvais pilotage et à un déficit flagrant de compétences au niveau des postes de responsabilité où le critère politique prend le dessus sur celui de la compétence.

C’est dire donc que le président Ghazouani qui entame le virage décisif de son dernier mandat a plus que jamais besoin d’une union sacrée de sa majorité disparate et intéressée afin de relever ces grands défis, plutôt que d’une campagne hasardeuse et infructueuse qui prône un hypothétique 3ème mandat.

Curieusement c’est un ambassadeur en poste dans un pays du Golfe qui a relancé cette polémique sur le 3ème mandat.

En effet, Mohamed Ould Babana, ambassadeur de la Mauritanie au Qatar, avait déclaré hier lors d’un discours à l’occasion du lancement du festival de la commune de Ghabra, relevant de la moughataa de Barkéol dans la région de l’Assaba, que « le peuple a le droit de déterminer les fondements de son système démocratique en fonction de sa réalité, sans tutelle ni terrorisme intellectuel et politique. »

Comprendra qui pourra! Cette déclaration énigmatique qui fait allusion à un changement constitutionnel a suscité de vives réactions dans les milieux politiques. Si au niveau des partis de l’opposition les réactions s’inscrivent en faux contre la déclaration, au niveau des soutiens du président Ghazouani, certains en font leurs choux gras et battent littéralement campagne pour elle.

Après cette déclaration polémique, l’ambassadeur a voulu se rétracter mais la balle était déjà partie et les vrais faux partisans du président, en réalité mus par leurs intérêts égoïstes se sont jetés dans la danse et s’en donnent à cœur joie, quitte à mettre à mal le président de la République qui officiellement n’a mandaté personne pour parler en son nom.

De ce fait, cette campagne pour le 3ème mandat qui a eu un effet boule de neige et qui ne pourrait avoir aucune base légale s’éteindra indubitablement comme un feu follet.

 

Bakari Gueye

 

L’opportunisme ou le formatage de l’autonomie de la pensée.

Une classe intellectuelle qui soutient systématiquement tous les régimes en place et œuvre à leur pérennisation inconditionnelle pose plusieurs problèmes quant à sa fiabilité et son rôle dans l’éveil des consciences.
Le rôle traditionnel de l’intellectuel est d’offrir un regard autonome, d’analyser, de critiquer et de proposer des alternatives. Un soutien systématique signe souvent la fin de cette indépendance.
Elle risque de devenir un instrument de légitimation du pouvoir, fournissant une justification idéologique ou « savante » à ses actions, quelles qu’elles soient. Sa fiabilité comme source de vérité ou d’analyse objective est alors fortement compromise.L’éveil des consciences suppose de questionner les dogmes, les abus de pouvoir et les inégalités. Une intelligentsia alignée tend plutôt à formater les consciences pour qu’elles adhèrent à la doctrine officielle, non à les éveiller.

Une telle classe peut être « fiable » du point de vue du pouvoir qu’elle sert, mais pas du point de vue de la recherche de la vérité, de la justice sociale ou de l’autonomie de la pensée.

Une classe intellectuelle qui se définit par son alignement inconditionnel sur le pouvoir en place abdique son rôle critique et d’éveilleur de consciences. Elle peut jouer un rôle dans la stabilisation idéologique d’un régime, dans la formation technique des cadres, ou dans la propagande, mais pas dans l’éveil des consciences au sens d’une pensée libre et émancipatrice.

L’éveil des consciences est plutôt le fait d’intellectuels qui conservent une distance avec le pouvoir, défendent l’autonomie de la pensée et acceptent de payer le prix de cette indépendance. L’histoire montre que les périodes de grand éveil intellectuel coïncident souvent avec des espaces de débat et de contestation relativement ouverts.

Ahmed Bezeid Deida

La Grande puanteur ou quand le débat public se transforme en égout.

Une nausée collective s’est installée. Elle ne vient ni d’une crise sanitaire, ni d’une pollution industrielle ni d’un égout a ciel ouvert mais d’une contamination bien plus insidieuse : celle de la parole publique. Le débat politique, autrefois conçu comme l’agora où s’affine la chose commune, s’apparente désormais à un égout à ciel ouvert où circulent en flux continu insultes, accusations infondées et passions malsaines. L’air est devenu irrespirable et beaucoup ont le sentiment de suffoquer, écœurés au point de se détourner. Comment en sommes-nous arrivés là ? et surtout, comment sortir de cette asphyxie démocratique toxique ?

Les réseaux sociaux, optimisés pour l’engagement émotionnel, agissent comme le collecteur principal. L’insulte, la simplification outrancière et l’accusation ad hominem y génèrent un trafic intense. Ce contenu, conçu pour le clash, déborde ensuite dans l’espace médiatique traditionnel. Les sites d’information, les pages personnelles en quête d’audience, deviennent alors des chambres d’écho de cette violence verbale, légitimant par leur exposition ce qui n’était au départ qu’un cri numérique.
Si une déclaration polémique est lancée elle est immédiatement reprise, décortiquée, surinterprétée par les médias affiliés, partagée des milliers de fois, avant d’être brandie par l’adversaire comme preuve de la malveillance de son auteur. La phrase, vidée de son contexte, devient un étendard ou un chiffon rouge. La vérité des faits se noie dans le flux des réactions. Tel un monstre l’affaire se nourrit d’elle-même jusqu’à épuisement, laissant derrière elle un dépôt de méfiance et de cynisme.
Dans cette atmosphère saturée d’éthylène de la colère, les sujets complexes s’évaporent.
Cette pollution n’est pas un accident. Elle est le produit de logiques convergentes ,en effet dans un marché saturé d’informations, l’insulte, la peur et la colère sont des produits à haute valeur audimatique. Elles captent le regard plus sûrement qu’une analyse mesurée. Une partie des médias et de la classe politique a ainsi fait un pacte faustien avec le spectacle de la division.
Pour une partie des acteurs politiques, cette « puanteur » est un outil délibéré
et pour une partie des médias un revenu financier. En diabolisant l’adversaire, en alimentant un récit de trahison des élites ou de menace existentielle, on mobilise une base électorale par la passion bien plus efficacement que par le programme. Le but n’est pas de convaincre l’autre, mais de radicaliser le sien.
Le débat public vit désormais au rythme du « temps réel » des réseaux sociaux . La retenue, qui implique de se taire pour réfléchir, de laisser mûrir une idée, est perçue comme une faiblesse. Il faut réagir dans l’heure, « marquer un point ».
Mais les conséquences vont bien au-delà d’un simple malaise passager. C’est la santé même de la démocratie qui est atteinte.

Quand le débat public donne envie de vomir, on ferme la fenêtre et l’abstention massive est la traduction politique de cette nausée. Pourquoi participer à un spectacle qui vous révulse ?
La banalisation de la violence verbale prend le dessus quand les représentants nationaux s’accusent publiquement de corruption, de trahison ou de bassesse sans aucune retenue, ils légitiment ce registre dans tout le corps social. L’insulte devient alors un mode normal de dialogue dans les hémicycles et les salles de réunions.
Le compromis disparaît alors la démocratie représentative repose sur l’art du compromis, de la recherche d’un terrain d’entente. Or, dans un climat d’empoisonnement permanent, toute concession est présentée comme une capitulation, tout dialogue avec l’adversaire comme une collusion. Le compromis devient intenable, condamnant la société à l’impuissance ou à l’affrontement.
La tentation autoritaire ressurgit et l’écœurement peut faire naître, dans une partie de l’opinion, une nostalgie pour l’ordre pur, pour un homme ou une femme providentiel qui viendrait « nettoyer » les écuries d’Augias du débat public. Cette solution, séduisante par sa simplicité, est un piège mortel pour les libertés.

L’assainissement est possible, mais il exige une prise de conscience et une action collective.

Il faut refuser d’être un canal pour les poisons. Avant de partager une insulte, de relayer une accusation non vérifiée, s’arrêter. Choisir de s’informer auprès de sources qui privilégient la vérification des faits (fact-checking) et l’analyse contextuelle. Désintoxiquer son fil d’actualité, c’est le premier geste sanitaire ensuite valoriser les contre-espaces car l’égout médiatique n’est pas tout le pays. Il existe encore des lieux où le débat substantiel, respectueux et constructif se pratique. Les soutenir, y participer, c’est recréer des oasis de la parole saine.
En tant que citoyens, téléspectateurs, lecteurs, nous avons un pouvoir : celui de l’exigence. Écrire à un média pour dénoncer un traitement sensationnaliste, interpeller un élu sur la tenue de ses propos, récompenser par son attention les discours de fond, sont des actes politiques de résistance. Nous devons résister. Résistons!

La grande puanteur du débat public n’est pas une fatalité. C’est le symptôme d’une démocratie fatiguée, instrumentalisée par les logiques du spectacle ,de la division et du mercantilisme. Mais une démocratie, aussi malade soit-elle, conserve en elle les anticorps nécessaires à sa guérison : la raison, l’exigence de vérité et le respect tenace de l’autre. C’est à nous, citoyens, de les réactiver. Avant que l’écœurement ne nous fasse tout simplement fermer les yeux.

Deida Ahmed Bezeid

Notes d’un Professeur

Moi, je dérange. Je traîne avec moi une tare que nulle rédemption ne corrige : la mémoire. Dans cette ville de sable et d’amnésie, se souvenir est un défaut social, une entrave à l’ascension, presque une faute morale. Ici, tout le monde se réinvente, renie son passé pour ne pas entraver son présent tant il le contredit.

Je les observe défiler dans leurs voitures rutilantes, vitres fumées telles des paupières closes sur ce qu’ils furent. Je les ai connus quand leurs vêtements n’étaient que lambeaux de dignité, quand la poussière adhérait à leur peau comme une vérité indélébile. Aujourd’hui, ils drapent leur médiocrité dans des costumes importés et manient le verbe avec l’assurance de ceux qui ont compris : le pouvoir ne naît pas de l’action, mais de l’art de baratiner, volubile, flagorneur, parlant fort et longtemps sans rien dire de substantiel.

Ils ont appris à discourir avant d’apprendre à bâtir. Leurs mots ne nomment plus le réel, ils le maquillent.

Regardez cet homme, là-bas, dans l’hémicycle feutré. Hier encore, il faisait antichambre pour mendier une audience ; aujourd’hui, il incarne l’État. Son secret ? Ni génie, ni courage. Il est simplement protéiforme. Un caméléon sémantique.

Avec le puissant, il adopte une voix de soie, des phrases sinueuses où la loyauté rampe dans chaque virgule. Avec l’étranger, il déploie un lexique calibré : « ouverture », « réformes », « dialogue inclusif » — monnaie d’échange pour rassurer les bailleurs de fonds. Avec l’ami comme avec l’ennemi, il se fait serpent : mielleux en surface, mortel dans le silence subséquent. Cyberharcèlement au besoin.

Ici, l’éloquence néfaste a dévoré la vertu.

Certains sont devenus méconnaissables. La misère s’est retirée de leurs traits comme une marée basse. En Mauritanie, soyons lucides : devenir richard en un clin d’œil n’a rien d’un miracle divin. Il suffit de trouver le bon tunnel, d’en verrouiller l’entrée, et l’on se retrouve propulsé manu militari au sommet de la pyramide.

À Nouakchott, l’ascension n’est pas une escalade, c’est une éjection. Le matin, tu comptes tes quelques ouguiyas pour un thé amer, tu joues ton destin au poker des alliances, tu courtises l’ombre des grands, tu danses la nuit lors des mariages des nantis. Le soir, tu trônes à la table des notables. Tu es devenu la « coqueluche », la nouvelle cible des prédatrices de salon. Tu as ta part du gâteau, tu es respecté.

C’est une alchimie brutale. On change de quartier, de femme, d’amis. Mais surtout, on change de lexique. Les mots besoin, faim, justice ou compassion sont rayés d’un trait de plume. Ils cèdent la place à partenariat, stabilité, influence. La pitié a laissé place au mépris souverain des parvenus.

Le problème n’est pas qu’ils montent. Le drame, c’est qu’une fois juchés sur les hauteurs, ils brûlent l’échelle. Ils s’assurent que nul ne viendra leur rappeler l’odeur de la sueur dont ils sont issus.

Moi, j’écris tout cela dans un carnet usé. Je suis le grain de sable dans leur mécanique de velours. Un ami aisé — exception à la règle de cette bourgeoisie indue — m’invite par habitude. À mon arrivée, ils fuient mon regard. Ils savent que je possède la table de conjugaison de leur imposture.

Récemment, lors d’une réception mondaine sous des lumières froides, l’un d’eux s’est avancé vers moi. Il m’a reconnu avant que je n’esquisse un geste. Son sourire était de porcelaine, mais ses yeux ont vacillé une fraction de seconde : le temps pour l’enfant qu’il fut de trahir l’homme qu’il feignait d’être.

— Professeur…

Le mot a ricoché contre ses dents trop blanches. C’était un ancien de ma promotion. Jadis discret, brillant par son absence de scrupules plutôt que par son travail. Aujourd’hui ? Conseiller spécial de je ne sais quelle éminence. Costume italien, montre suisse, conscience sous garantie. Il m’a débité son chapelet de « vision stratégique » et de « réalisme politique ». Je l’ai laissé parler. Le silence est parfois la plus cruelle des autopsies.

Je lui ai demandé, d’une voix neutre :
— Et la justice, tu l’as rangée dans quel tiroir ? Tu te rappelles quand tu as abandonné l’école ? Comment es-tu devenu haut fonctionnaire ?

Il a ri. Un rire sec, institutionnel, sans joie et sans honte. À cet instant, j’ai compris que je ne parlais plus à un homme, mais à une fonction. L’élève paresseux et opportuniste avait muté en un rouage parfaitement huilé.

Je l’ai regardé s’éloigner, porté par les applaudissements polis et les complicités de couloir. Je suis resté seul avec mon carnet et ma mémoire. Dans ce pays qui redoute ceux qui se souviennent, je continuerai de noter chaque trahison. Car tant qu’un seul mot vrai survivra dans l’ombre, leur mensonge ne sera jamais tout à fait tranquille.

L’Orfèvre des Nuits Discrètes

À la périphérie de ce cercle d’hommes aux ventres repus, elle est apparue. Elle ne marche pas, elle glisse, portée par une aura qui fait taire les conversations à son passage. Zahra.

Dans l’amphithéâtre de mes souvenirs, elle était déjà cette beauté incendiaire, capable de dérégler la respiration des garçons d’un simple regard. Mais la beauté, en Mauritanie, n’est qu’un capital. Zahra l’a compris très tôt : la sienne ne serait pas gaspillée dans les corvées domestiques d’un mariage de quartier. Elle en a fait un levier, une arme de précision, une clé ouvrant les coffres-forts les plus hermétiques.

Elle est devenue la « chasseuse en série » des sommets. Sa proie ? Le haut fonctionnaire en mal d’exotisme ou l’homme d’affaires dont le compte en banque déborde autant que l’ennui conjugal.

Le contrat de l’ombre

Sa méthode est d’une efficacité chirurgicale. Elle ne demande pas de bijoux ; elle propose un pacte : le mariage secret. Elle offre l’illusion de la passion pure, loin des exigences familiales et des obligations de l’épouse légitime. En échange, elle érige son empire. Un terrain à Soukouk, une villa à Tevragh Zeina, des contrats pour son établissement. Chaque « oui » prononcé devant un marabout complaisant ajoute un étage à son ascension.

Elle ne collectionne pas les amants ; elle collectionne les titres de propriété.

Le duel des regards

Elle s’est approchée de moi, sa melhafa de soie multicolore exhalant un parfum de oud qui vaut peut-être mon salaire annuel.

— Toujours avec votre carnet, mon pauvre professeur ? me lança-t-elle, une lueur de défi dans ses yeux sombres. Tu dois être fatigué d’écrire tes leçons et tes poèmes au tableau. Tes amis prospèrent pendant que tu crèves dans l’enseignement. La vie est plus douce quand on ferme un peu les yeux… et qu’on ouvre habilement la bouche. Tu aurais pu accéder à la bonne société. Tu as choisi un métier qui ne permet pas de s’épanouir, même en regardant tes élèves qui te surpassent en réussite. L’enseignement est un métier ingrat. Qu’as-tu accompli ? La retraite n’est pas loin… Écoute, pauvre professeur têtu : l’innocence et la rectitude ne remplissent ni le ventre ni le réservoir d’une voiture de luxe, murmura-t-elle avec un sourire qui n’atteignait plus ses yeux. Dans ce pays, Professeur, on est soit prédateur, soit bétail. J’ai choisi mon camp. C’est un conseil que je te donne : tant que tu seras enseignant, tu habiteras dans un quartier pauvre. Tu as choisi le bétail.

Elle s’est éloignée pour rejoindre un ministre qui tremblait légèrement en l’accueillant. Elle est le miroir de notre société : une beauté de façade bâtie sur des secrets honteux, une richesse accumulée dans les alcôves du pouvoir.

Moi, j’ai noté la métamorphose de Zahra, l’orfèvre des nuits discrètes, celle qui transforme les serments clandestins en lingots d’or. Elle aussi brûle l’échelle, mais elle le fait avec une allumette de luxe, tout en vous regardant droit dans les yeux.

Voilà. Je dérange. Je ne suis pas le bienvenu. C’est ennuyeux…

Eléya Mohamed
Notes d’un vieux professeur

* Titre non officiel : Carnet : notes d’un professeur sur le paradoxe d’ascension dans le sérail et de luxe dans la société* ‘

Mauritanie : l’enjeu n’est pas de trouver un sauveur, mais de bâtir, ensemble, des institutions dignes

Le constat est brutal, non par pessimisme, mais par lucidité : en Mauritanie, aujourd’hui, aucune personne – toutes communautés confondues – ne peut accéder à une position de leadership sans être immédiatement encerclée.

Autour du pouvoir, des spécialistes de l’hypocrisie ont érigé un système opaque. Leurs voies sinueuses tissent des toiles d’intérêts inavouables ; leur mécanique de corruption transforme les idéaux en compromis ; leur emprise étouffe toute velléité de changement authentique.

Le piège est redoutable : même les plus intègres risquent d’y être contrôlés, détournés ou dominés par ces logiques. Faut-il pour autant se résigner ? À mon avis, non. Nous ne devons pas abdiquer. Ce diagnostic doit servir de signal d’alarme et de point de départ pour l’action.

Il faut promouvoir une culture de désacralisation des dirigeants : cessons d’attendre des sauveurs. L’avenir se construit collectivement.
Il est ensuite crucial de soutenir les contre-pouvoirs : appuyons sans relâche les lanceurs d’alerte, les médias indépendants et les collectifs citoyens (comme l’Observatoire de la Démocratie ou les associations pour la Transparence).
Enfin, exigeons des mécanismes robustes : commissions anti-corruption indépendantes, protection effective des témoins, transparence absolue des financements politiques et surtout dénonciation des personnes corrompues ainsi que leur sale business.

Notre force réside dans la prise de conscience. En observant l’action de ces entités hypocrites, qui orientent et ajustent le déroulement des événements à leur profit, nous pourrions être tentés de baisser les bras et de laisser ces parasites consumer l’espoir. Mais ce système compte précisément sur notre fatalisme pour perdurer. Brisons ce cercle. L’enjeu n’est pas de trouver un sauveur, mais de bâtir, ensemble, des institutions dignes de la Mauritanie et de son peuple.

Eléya Mohamed
Notes d’un vieux professeur

Anatomie d’une dérive 

Nous assistons à une mutation inquiétante des rituels sociaux où la substance émotionnelle et collective est vidée au profit de calculs individuels.Le moment de deuil était traditionnellement un temps « hors du monde », suspendu, protégé des logiques profanes. L’intrusion de l’opportunisme et de l’ostentation le réintègre brutalement dans l’économie mondaine, annulant sa fonction de sanctuaire temporaire pour les endeuillés.

La compassion, vertu tournée vers l’autre, devient un prétexte pour recentrer l’attention sur soi. La douleur n’est plus un lieu de communion discrète, mais une ressource à exploiter pour un gain symbolique ou social.

On assiste à une spectacularisation de l’intimité niant ainsi l’authenticité de la peine. Le geste de condoléances n’est plus un partage silencieux, mais devient une performance évaluée par un public. La solennité, qui exigeait le retrait de l’ego, est sacrifiée.Nous sommes désormais face à une pathologie sociale plus large ,celle de l’incapacité croissante à concevoir des espaces non stratégiques, non marchands, où la valeur humaine ne se mesure pas à la visibilité ou au capital social accumulé. Lorsque même la mort devient une scène pour les vivants ambitieux, c’est peut-être le signe d’une forme extrême de désenchantement du monde.Misere!nous devenons misérables,nous avons remplacé les anciens autels du sacré et du collectif par un culte nouveau, dédié à l’individu calculateur.

Oui,une anatomie de la dérive et ce qui précède n’est que le symptôme d’une métamorphose bien plus profonde.

Le cérémonial traditionnel du deuil était un processus centripète, tourné vers l’intérieur (la famille, le chagrin, la mémoire). Il devient un événement centrifuge, tourné vers l’extérieur (le public, la société, les réseaux). Dès lors, il entre dans la logique de tout événement mondain : il faut y être vu, y faire acte de présence, y briller même sobrement.

Dans une société saturée de signes, la douleur authentique est devenue une rare monnaie d’échange attentionnel. Exhiber sa proximité avec le défunt (ou avec la famille endeuillée) devient un capital symbolique. Ainsi, la peine est monétisée : elle se convertit en « likes », en mentions dans la presse people, en renforcement d’un récit personnel (« l’ami fidèle », « la personnalité respectueuse »). Le deuil devient une niche de marché dans l’économie de l’émotion.

La cérémonie offre désormais une couverture morale parfaite pour des manœuvres autrement impardonnables. Sous le parapluie sacré de la compassion, on peut négocier en abordant un rival dans un contexte désarmant,se racheter par une présence ostentatoire qui peut servir à blanchir une réputation ou tester la solidité des alliances et observer les hiérarchies en place.

Une société sans dehors par l’effacement de la sphère privée où l’intimité est perçue comme une réserve à exploiter, y compris la sienne. La frontière entre le for intérieur (le deuil) et le for extérieur (la scène sociale) s’est effritée. Quand tout est potentiellement spectacle, pourquoi alors la mort y échapperait-elle ?

L’impératif de gérer son « image de marque » personnelle est continu et total. Il n’y a plus de temps mort, plus de rôle « hors jeu ». Le devenir-commodité de l’individu exige que chaque interaction, même la plus tragique, soit une occasion, sinon de promouvoir, du moins de consolider sa « marque » : sérieux, empathique, bien connecté.Le langage ritualisé partagé se perd .

Les rites traditionnels, avec leurs codes stricts (la tenue sombre, les gestes codifiés, les paroles éprouvées), avaient pour vertu de soustraire l’individu à ses tentations individuelles. Ils lui offraient un script, un rôle à jouer qui le protégeait de lui-même. L’affaiblissement de ces codes, au nom d’une authenticité mal comprise, a laissé un vide. Dans ce vide, c’est l’individualité stratégique, sans garde-fou, qui a prospéré.Double violence.Les endeuillés sont dépossédés de leur deuil. Leur chagrin n’est plus le centre gravitationnel de la cérémonie ; il devient l’arrière-plan obligé du théâtre social des autres.

Une deuxième violence faite au collectif se marque car une société a besoin d’espaces désintéressés pour respirer et se reconnaître. En corrompant ces ultimes sanctuaires de la non-stratégie, on achève de privatiser le lien social. On signe que tout est désormais calcul, même la pitié. Cela engendre une défiance généralisée et un cynisme encore plus grand : si même là, on joue, alors tout n’est que jeu. C’est l’asphyxie du sens.

Le pire est peut-être que tout le monde, souvent, voit clair dans le jeu. Mais la loi du silence mondain s’impose. On participe donc à une grandiose comédie des masques, où l’on feint de croire à la compassion de l’opportuniste, où l’on valide le spectacle de l’ostentatoire. Cette complicité forcée dans le mensonge est peut-être la forme la plus aboutie de l’indécence.

La cérémonie de deuil était un miroir tendu à la communauté, reflétant sa capacité à se mettre en pause, à honorer, à simplement être ensemble dans le silence d’un respect partagé.

Le miroir est aujourd’hui brisé. Il reflète désormais en mille éclats les ego dispersés, chacun captant sa propre image pour la projeter plus loin,le plus loin possible . La solennité n’a pas été simplement sacrifiée sur l’autel de l’ego, elle a été cannibalisée : l’ego se nourrit de sa substance pour grandir. Le lieu qui était la négation du monde social devient son acmé perverse, son expression la plus crue et la plus désespérément vide.

Ahmed bezeid Deida

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