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VERS UNE « DÉMILITARISATION » COMPLÈTE DE LA VIE POLITIQUE ?… (Bref aperçu des projets de statut des militaires à la retraite relativement aux activités politiques)

Le Conseil des ministres du 10 juin 2026 a adopté deux projets de loi modifiant respectivement le statut des officiers des forces armées et celui des personnels non officiers. Ces textes introduisent, pour la première fois de manière explicite, un régime général du devoir de réserve et de l’obligation de discrétion applicable aux militaires après leur départ du service.

Pour les officiers généraux, la réforme va plus loin encore en instituant une période de réserve de cinq ans après la cessation du service actif. Durant cette période, ils sont soumis à une interdiction particulièrement étendue d’activités politiques, incluant l’exercice d’activités politiques, la participation aux débats politiques, la signature de pétitions politiques et la collecte de fonds à des fins politiques. Les officiers généraux actuellement admis à la retraite sont, en outre, réintégrés de plein droit dans la deuxième réserve.

Il convient également de souligner que le régime juridique des militaires à la retraite soumis à l’Assemblée constitue l’un des plus avancés de la sous-région maghrébine et ouest-africaine, voire de l’ensemble du continent africain et du monde arabe. Il répond à une revendication ancienne d’une partie importante de la classe politique ainsi que de nombreux acteurs civils depuis l’avènement de la Constitution de 1991.

L’objectif poursuivi est légitime : préserver la neutralité des forces armées, protéger les informations sensibles et prévenir toute politisation de l’institution militaire.

Cette réforme particulièrement ambitieuse et politiquement significative soulève néanmoins plusieurs questions juridiques et institutionnelles en raison de ses répercussions potentielles sur le système politique et son évolution à court et moyen termes.

1. Ce que prévoient les projets

Pour les officiers généraux, le texte distingue désormais trois situations.

La première est celle du service actif : l’officier exerce ses fonctions ou demeure à la disposition de l’institution militaire.

La deuxième est celle de la réserve : pendant cinq ans après son départ du service actif, l’officier est remis à la vie civile tout en demeurant susceptible d’être rappelé pour certaines missions.

La troisième est celle de la retraite : elle correspond à la cessation définitive du lien avec la réserve.

Disposition capitale : les officiers généraux déjà admis à la retraite sont réintégrés de plein droit dans la deuxième réserve et donc soumis aux contraintes inhérentes à cette situation tout en bénéficiant des avantages qui y sont attachés.

Les deux projets consacrent également un devoir de réserve et une obligation de discrétion pour l’ensemble des personnels militaires durant les différentes périodes concernées. Ces obligations portent notamment sur l’interdiction de divulguer des informations classifiées, la protection des secrets connus en raison des fonctions exercées ainsi que l’interdiction de commenter publiquement certaines questions militaires ou sécuritaires sans autorisation.

Il convient toutefois de distinguer le devoir de réserve et l’obligation de discrétion des interdictions proprement politiques. Le premier vise essentiellement à préserver la neutralité de l’institution et la protection des informations sensibles ; les secondes concernent l’exercice même des libertés politiques.

Pour les officiers généraux admis à la période de réserve, le texte interdit l’exercice d’activités politiques, la participation à des débats politiques, la signature de pétitions politiques et la collecte de fonds à des fins politiques.

La violation de ces dispositions peut entraîner la mise à la retraite ainsi que d’éventuelles poursuites pénales.

Les nouvelles règles sont applicables immédiatement, y compris à ceux ayant déjà quitté le service.

2. Le problème : une frontière devenue incertaine

La protection du secret de la défense nationale doit naturellement demeurer permanente. Personne ne conteste qu’un ancien militaire reste tenu au respect des informations sensibles dont il a eu connaissance pendant sa carrière.

En revanche, l’extension des restrictions d’activités politiques au-delà du service actif soulève une difficulté particulière.

Le militaire admis à la retraite redevient un civil. Or la Constitution garantit la liberté d’opinion, la liberté d’expression et la participation à la vie publique.

Toute restriction à ces libertés doit être précise, proportionnée et limitée dans le temps.

Lorsque la frontière entre militaire et civil devient incertaine, le risque apparaît de créer une catégorie de citoyens dont les droits politiques demeurent durablement réduits après la fin du service.

3. Une solution plus simple

L’objectif recherché, qui consiste à préserver la neutralité de l’armée et à éviter sa politisation, est parfaitement légitime.

Le mécanisme pourrait toutefois être simplifié : maintenir l’incompatibilité pendant la période de réserve, puis rétablir pleinement les droits civiques à l’expiration de cette période.

Concrètement, pendant les cinq années de réserve, les activités politiques demeureraient interdites. À l’expiration de cette période, l’ancien militaire retrouverait l’intégralité de ses droits politiques.

Il pourrait alors adhérer à un parti politique, participer au débat public, se présenter à une élection et exercer des responsabilités politiques.

Une incompatibilité temporaire pourrait néanmoins être maintenue pour certaines hautes fonctions électives : Président de la République, député, maire ou président de conseil régional.

Le délai pourrait être identique pour tous : cinq ans après le départ du service actif.

4. Pourquoi cette solution est adaptée à la Mauritanie

Depuis le changement de régime intervenu en 1978, la Mauritanie a connu une présence particulièrement importante des militaires dans l’exercice du pouvoir politique. À l’exception de la présidence civile de Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi, interrompue après deux années par le coup d’État de 2008, les plus hautes fonctions de l’État ont été exercées par d’anciens officiers des forces armées.

Plusieurs anciens militaires ont également accédé à la présidence de l’Assemblée nationale ou occupé d’importantes responsabilités institutionnelles.

Cette situation a progressivement contribué à installer dans l’opinion l’idée que la carrière militaire constitue une voie privilégiée d’accès aux fonctions les plus prestigieuses de l’État.

Sans remettre en cause le droit des anciens militaires à participer à la vie publique, il apparaît légitime de marquer une séparation institutionnelle claire entre la carrière militaire et les compétitions électorales.

Une règle simple — cinq années de réserve sans activité politique, puis retour à la pleine citoyenneté — permettrait de protéger la neutralité des forces armées, d’éviter la politisation de l’institution militaire, de préserver les droits civiques des anciens militaires et de renforcer le caractère civil des institutions.

5. Une perspective de consécration constitutionnelle

Compte tenu de l’importance du principe de neutralité des forces armées dans le fonctionnement des institutions et de la place particulière qu’a occupée l’institution militaire dans la vie politique mauritanienne depuis 1978, cette incompatibilité pourrait être consacrée au niveau constitutionnel.

La Constitution pourrait ainsi prévoir qu’un militaire admis à la retraite ou ayant définitivement quitté le service actif ne peut être candidat à certaines fonctions électives qu’après l’expiration d’un délai déterminé.

Une telle révision constitutionnelle ne constituerait pas une condition de validité des dispositions législatives au regard du contrôle de constitutionnalité. Elle aurait essentiellement pour objet de consolider les institutions et de pérenniser le principe de neutralité politique des forces armées.

Cette incompatibilité pourrait concerner la Présidence de la République, les fonctions de député, les fonctions de maire ainsi que les principales responsabilités électives nationales ou locales.

Le délai pourrait être fixé à cinq ans, correspondant à la durée actuelle de la période de réserve.

Une telle solution présenterait plusieurs avantages : elle garantirait une règle uniforme pour tous les militaires, renforcerait la sécurité juridique, éviterait les ambiguïtés liées aux différents statuts de réserve, consoliderait la séparation entre l’institution militaire et la compétition politique et contribuerait à renforcer le caractère civil des institutions démocratiques.

Conclusion

Les projets de loi marquent incontestablement une étape majeure dans l’évolution des rapports entre l’institution militaire et la vie politique nationale. En consacrant explicitement le devoir de réserve et en organisant le statut des militaires après le service actif, ils contribuent à clarifier une question longtemps demeurée incertaine.

Ils pourraient ainsi constituer l’une des dernières étapes de la construction d’un ordre institutionnel pleinement civil, engagé depuis l’adoption de la Constitution de 1991.

Toutefois, l’extension de certaines restrictions politiques au-delà de la période de service appelle une réflexion complémentaire afin de mieux concilier les impératifs de neutralité des forces armées et les droits civiques des anciens militaires.

Une incompatibilité temporaire, clairement définie dans le temps et éventuellement consacrée au niveau constitutionnel, apparaîtrait à cet égard comme une solution équilibrée. Elle permettrait simultanément de préserver la neutralité de l’institution militaire, de garantir la séparation entre l’uniforme et la compétition politique et d’assurer à l’ancien militaire le plein exercice de sa citoyenneté après l’expiration du délai prévu.

Dans cette perspective, la réforme actuellement engagée pourrait contribuer non seulement à la professionnalisation des forces armées, mais également à l’approfondissement du caractère civil des institutions mauritaniennes. Elle pourrait ainsi constituer l’une des dernières étapes de la démilitarisation progressive de la vie politique nationale et permettre d’aborder plus sereinement certaines des questions les plus sensibles héritées de l’ère des régimes militaires.

Gourmo Abdoul Lô
23 juin 2026

De la violence révolutionnaire au terrorisme contemporain

Dans les années 1960 et 1970, une partie de la jeunesse mondiale regardait avec fascination la violence politique. Certains groupes armés d’extrême gauche ou de libération nationale étaient perçus comme des acteurs de la révolution ou de l’émancipation.

L’histoire a cependant montré que la violence exercée en dehors du cadre étatique ne conduit généralement ni à la démocratie ni à la stabilité. Avec le déclin des mouvements révolutionnaires armés, une nouvelle forme de violence a émergé : celle des groupes se réclamant d’une légitimité religieuse ou idéologique, jusqu’à atteindre une dimension mondiale avec le terrorisme jihadiste et les attentats du 11 septembre 2001.

Face à ce phénomène, l’expérience mauritanienne mérite une attention particulière. Son originalité réside dans le fait qu’elle n’a pas reposé uniquement sur la réponse sécuritaire, mais également sur le dialogue et les révisions doctrinales. L’enjeu n’est pas seulement d’obtenir une cessation des violences, mais de déconstruire les fondements idéologiques qui les justifient et d’obtenir un engagement clair et durable de renonciation à la violence.

Cette démarche ne remet nullement en cause l’autorité de l’État. Elle la renforce au contraire, car elle repose sur un principe fondamental de l’État moderne : le monopole de la violence légitime appartient à l’État seul, à charge pour lui d’exercer cette prérogative dans le respect de la légalité et de la légitimité.

Le message adressé aux groupes armés est donc simple : le temps des organisations armées est révolu. Dans une société régie par l’État de droit et les institutions, les idées se défendent par le débat et l’action politique pacifique, jamais par les armes.

L’expérience mauritanienne montre qu’il est possible de combattre le terrorisme avec fermeté, tout en ouvrant la voie au dialogue et à la réintégration. Mais elle rappelle également que la paix durable repose avant tout sur le renoncement sans ambiguïté à la violence et sur l’adhésion aux règles de l’État de droit.

Abdel Kader Ahmedou

Pour une retraite décente en Mauritanie : Finissons-en avec la dépendance prolongée à l’emploi

La réforme des retraites en Mauritanie constitue aujourd’hui un enjeu majeur, à la fois social, économique et générationnel. Face à la faiblesse persistante des pensions versées aux retraités, les pouvoirs publics ont privilégié, ces dernières années, une solution consistant à prolonger la durée d’activité des agents publics. L’âge légal de départ à la retraite a ainsi été porté à 63 ans pour les fonctionnaires et à 68 ans pour les enseignants du supérieur.

Dans certains cas, des retraités sont également nommés à la présidence de conseils d’administration d’établissements publics afin de compléter leurs revenus grâce aux salaires, indemnités et jetons de présence associés à ces fonctions.

Si ces mesures visaient à préserver un niveau de vie minimal pour les retraités, elles révèlent aujourd’hui leurs limites. Le relèvement de l’âge de départ à la retraite ne constitue pas une réponse structurelle à la faiblesse des pensions. Il ne fait que repousser le problème tout en maintenant les futurs retraités dans une dépendance prolongée à l’emploi public pour garantir des revenus décents.

Une administration qui peine à se renouveler

Cette situation produit des effets importants sur le fonctionnement de l’administration et sur le marché de l’emploi. Le maintien prolongé des agents en activité ralentit le renouvellement des effectifs, limite l’accès des jeunes diplômés à l’emploi public et freine l’émergence de nouvelles compétences et de nouvelles méthodes de gestion.

Dans un pays dont la population est majoritairement jeune, cette réalité est particulièrement préoccupante. Le chômage et le sous-emploi des jeunes demeurent des défis majeurs. Or, l’occupation prolongée des postes par des agents proches de la retraite réduit les perspectives professionnelles de toute une génération et nourrit un sentiment de frustration face au manque d’opportunités.

Par ailleurs, cette politique exerce une pression croissante sur la masse salariale de l’État et contribue parfois à une concentration des responsabilités au sein d’une même génération, au détriment du renouvellement institutionnel.

Le cas particulier des enseignants du supérieur

La situation des enseignants du supérieur illustre particulièrement les contradictions du système actuel.

En fixant leur âge de départ à la retraite à 68 ans alors que l’espérance de vie en Mauritanie se situe autour de ce même niveau, le système conduit certains enseignants à exercer leur activité professionnelle pratiquement jusqu’à la fin de leur vie active. Après plusieurs décennies de service, beaucoup disposent alors de peu de temps pour profiter réellement de leur retraite.

Cette réalité soulève une question fondamentale de justice sociale et de dignité humaine. La retraite ne doit pas être considérée uniquement comme un mécanisme financier. Elle représente également un droit au repos, à la sécurité économique et à une vie décente après une longue carrière au service de la collectivité.

Les limites des nominations de retraités

La pratique consistant à nommer certains retraités à des postes de présidents de conseils d’administration constitue également une solution de circonstance dont les effets demeurent limités.

Si ces nominations permettent à quelques bénéficiaires de maintenir un niveau de revenu acceptable, elles ne concernent qu’une minorité de retraités. Elles créent des inégalités entre anciens fonctionnaires, alourdissent les charges des établissements publics et réduisent les possibilités d’accès des jeunes cadres aux postes de responsabilité.

Surtout, elles entretiennent une dépendance excessive à l’égard des nominations administratives ou politiques pour compenser l’insuffisance des pensions. Une telle approche ne saurait remplacer une réforme durable du système de retraite.

Relever les pensions pour restaurer la dignité des retraités

L’objectif de la réforme ne devrait plus être de maintenir artificiellement les agents en activité, mais de garantir aux retraités des revenus suffisants leur permettant de vivre dignement sans être contraints de continuer à travailler.

Dans cette perspective, le relèvement des pensions à hauteur de 80 % du dernier salaire net constituerait une avancée sociale majeure. Toutefois, cette mesure ne produirait pleinement ses effets que si elle s’accompagnait d’un mécanisme d’indexation régulière sur l’évolution du coût de la vie.

L’inflation et la hausse continue des prix des produits de première nécessité réduisent progressivement le pouvoir d’achat des retraités. Sans indexation, même une pension revalorisée finit par perdre une partie importante de sa valeur réelle. Préserver durablement la dignité des retraités implique donc de protéger leurs revenus contre l’érosion monétaire.

Un investissement pour l’avenir

Les données démographiques plaident en faveur d’une telle réforme. La Mauritanie dispose d’une population jeune, l’espérance de vie demeure relativement modérée comparativement à de nombreux pays, et le nombre de cotisants potentiels pourrait augmenter grâce à une meilleure insertion professionnelle des nouvelles générations.

Une réforme ambitieuse des pensions permettrait d’améliorer les conditions de vie des retraités tout en favorisant le renouvellement des effectifs au sein de l’administration. Elle ouvrirait davantage de perspectives aux jeunes diplômés, encouragerait l’innovation dans les institutions publiques et contribuerait à dynamiser l’économie nationale.

La réforme des retraites ne doit donc pas être perçue comme une simple charge budgétaire. Elle constitue un investissement stratégique dans la cohésion sociale, la justice intergénérationnelle et le développement du pays.

Construire un modèle de retraite plus humain

La Mauritanie ne peut durablement construire son avenir en maintenant ses jeunes à l’écart du marché du travail pendant que des retraités continuent d’occuper les mêmes fonctions faute de pensions suffisantes.

Le véritable enjeu est désormais de bâtir un système de retraite plus humain, plus juste et mieux adapté aux réalités démographiques et sociales du pays. Un système fondé à la fois sur la dignité des anciens, qui ont consacré leur vie au service de la nation, et sur l’intégration effective des nouvelles générations dans la vie économique et administrative.

C’est à cette condition que la réforme des retraites pourra devenir un véritable levier de progrès social et de développement national.

 

Par Salem ABEIDNA, professeur en économie, ancien doyen de la faculté des Sciences Juridiques et de l’Economie

Nouakchott : Double séance de dédicace avec El Boukhary El Mouemel et Mohamed Saleck Brahim

Les illustres écrivains mauritaniens El Boukhary Mohamed El Mouemel et Mohamed Saleck Brahim organisent tous les deux une cérémonie de dédicace le samedi prochain 6 juin à la Librairie Joussour Abdel Aziz, dans le centre-ville de Nouakchott, à 17h.

Le premier pour son livre en français « TOUT SIMPLEMENT, ma plume en errance dans trois souffles… S’évader, observer, lire»

Le second pour son œuvre « Lampedusa: le migrant zéro » ; un roman humain et poignant qui plonge au cœur de l’expérience migratoire, racontant les douleurs et les espoirs des inconnus face à l’incertitude.

Située sur la rue El Qhods, la librairie Joussour Abdel Aziz juxtapose le restaurant « Ambassador », en face de l’ambassade de Tunisie.

Souveraineté et non-ingérence : la leçon de sagesse d’Ahmed Issa El Yedaly

Chaque fois qu’un pays frère ou ami connaît des évolutions ou des tensions politiques internes, nous observons le même scénario se répéter. Certains de nos écrivains et activistes se précipitent pour prendre position, comme s’ils faisaient partie d’une équation qui ne les concerne pas.

Ils soutiennent un camp contre un autre, adoptent des positions tranchées et émettent des jugements avec assurance sur une réalité complexe dont ils ne maîtrisent pas toutes les données.

Ce comportement ne sert personne, et il ne sert surtout pas les intérêts de notre pays.

Les dynamiques internes des États relèvent d’abord des populations concernées. Elles en connaissent mieux les contextes, et elles sont les mieux placées pour les gérer selon leurs équilibres, leurs institutions et leurs intérêts nationaux.

La sagesse exige de comprendre que s’engager dans ces tensions, même par la parole, peut nous placer — sans intention — du côté d’un camp contre un autre, ce qui ne devrait pas arriver.

Prenons notre environnement immédiat comme exemple : des pays frères, dotés d’institutions solides et d’élites politiques conscientes, traversent parfois des moments de tension ou de désaccord. Mais ils disposent de l’expérience et des ressources nécessaires pour les gérer eux-mêmes.

Notre rôle n’est ni de prendre parti, ni de juger de l’extérieur, ni de transformer les espaces numériques en tribunaux pour des questions qui ne nous concernent pas. Ce qui est prioritaire, c’est le sens de la responsabilité et une certaine humilité politique.

La Mauritanie n’a pas besoin d’importer des tensions, ni d’ouvrir des fronts verbaux avec son environnement naturel. Les intérêts des États se construisent dans le calme, le respect et une bonne appréciation des situations, non dans les réactions impulsives ou l’enthousiasme momentané.

La liberté d’expression est une valeur, certes. Mais il existe une différence claire entre exprimer une opinion et s’aligner sur un camp, entre s’intéresser à un sujet et en faire un combat personnel.

Il est contradictoire d’exiger des autres le respect de notre souveraineté et de nos choix, et de tomber dans la même erreur lorsqu’il s’agit de leurs affaires internes.

L’État dispose de ses propres canaux, de ses calculs et de sa position dans la gestion de ses relations extérieures. Quant aux individus, dans ce type de dossiers, leur parole peut dépasser le simple avis et se transformer facilement en un fardeau inutile.

Nous vivons dans une région qui a besoin d’apaisement, non de provocations ; de construction de la confiance, non de son épuisement.

La sagesse n’est pas de dire tout ce que l’on sait ou croit savoir, mais de savoir quand s’abstenir d’intervenir dans les affaires des autres, et quand la maîtrise de soi constitue en soi un véritable service à l’intérêt national.

Ahmed Issa El Yedaly

Contre les extrémismes : reconstruire la promesse nationale

La Mauritanie traverse une époque délicate. Les tensions sociales, les frustrations accumulées, les discours de rupture et les radicalités identitaires occupent désormais une place importante dans l’espace public. Les réseaux sociaux amplifient les colères, simplifient les débats et enferment chacun dans son propre camp. Dans ce climat, certains choisissent l’exagération permanente, d’autres cultivent la peur, d’autres encore transforment les blessures réelles en instruments de confrontation politique. Pourtant, aucun pays ne se construit durablement contre lui-même.

La question haratine se situe au cœur de cette épreuve nationale. Elle ne peut être ni niée, ni caricaturée, ni instrumentalisée. Les Haratines ont porté le poids d’injustices historiques profondes. Cette réalité appartient à la mémoire nationale et personne de sérieux ne peut prétendre l’effacer. Pendant longtemps, une partie importante de la population est restée éloignée des centres de pouvoir, des opportunités économiques, de l’éducation de qualité et des mécanismes de promotion sociale. Les séquelles de cette histoire continuent d’exister dans les mentalités, dans certaines structures sociales et dans les inégalités visibles entre territoires et catégories sociales.

Mais reconnaître cette réalité n’implique pas de transformer la société mauritanienne en champ de guerre identitaire permanent. Le courage politique consiste précisément à tenir ensemble deux vérités : l’existence d’injustices réelles et la nécessité absolue de préserver l’unité nationale. Ceux qui refusent de voir les discriminations se trompent. Mais ceux qui présentent la Mauritanie comme une coexistence impossible entre communautés se trompent tout autant.

Le pays avance, parfois lentement, parfois imparfaitement, mais il avance. Il suffit d’observer l’évolution de l’administration, de l’armée, de l’université, des médias ou encore des institutions publiques pour constater que des changements profonds sont intervenus au cours des dernières décennies. Les Haratines occupent aujourd’hui des positions qu’ils ne pouvaient atteindre autrefois. Des cadres émergent, des entrepreneurs réussissent, des intellectuels s’imposent dans le débat public, une nouvelle génération prend confiance en elle-même et revendique sa place avec légitimité. Cette transformation n’est pas un hasard. Elle est le résultat des combats menés par des militants, des réformes engagées par l’État et d’une évolution progressive de la société.

Sous la présidence de Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, cette dynamique a connu une accélération notable à travers des politiques sociales plus ambitieuses, des programmes de lutte contre la pauvreté et une volonté affichée d’intégration économique des catégories les plus fragiles. Tout n’est évidemment pas réglé. Les attentes restent immenses. Mais nier les avancées reviendrait à décourager toute perspective de réforme pacifique et graduelle.

La discrimination positive, qu’on l’approuve totalement ou non, a produit des effets. Elle a permis d’ouvrir des portes longtemps fermées. Elle a favorisé une représentation plus équilibrée dans plusieurs secteurs. Elle a créé des symboles importants pour une jeunesse qui a besoin de voir que l’ascension sociale est possible. Cette politique n’a pas vocation à durer éternellement. Toute discrimination positive est, par définition, transitoire. Son objectif n’est pas d’installer une société de quotas permanents, mais de corriger un déséquilibre historique jusqu’à ce qu’un niveau acceptable d’égalité des chances soit atteint.

Le véritable danger aujourd’hui vient des extrémismes de tous bords. Certains veulent enfermer les Haratines dans une identité uniquement victimaire, comme si leur avenir ne pouvait se construire que dans la confrontation permanente avec le reste de la société. D’autres réagissent à toute revendication sociale en y voyant une menace communautaire. Ces deux attitudes nourrissent la même impasse : la fragmentation nationale.

Or, aucun groupe mauritanien ne peut espérer prospérer dans un pays fracturé. Les problèmes de la Mauritanie dépassent largement une seule communauté. Le chômage frappe toutes les composantes du pays. La pauvreté touche toutes les régions. Les défis éducatifs concernent l’ensemble des familles. La question du développement, de la santé, de l’accès à l’eau, de l’emploi des jeunes ou de la modernisation économique n’épargne personne. Dans une société aussi interdépendante que la nôtre, personne ne se sauvera seul.

Il faut également avoir le courage de dire que les discours de haine produisent des dégâts profonds. Ils installent la méfiance au cœur du tissu national. Ils poussent les jeunes vers les réflexes identitaires au lieu de les orienter vers le travail, la compétence et la construction collective. Ils fabriquent une vision paranoïaque du pays où chaque décision publique est interprétée à travers un prisme ethnique ou communautaire. À terme, cette logique détruit la confiance indispensable à toute nation viable.

La Mauritanie n’a pas besoin d’une compétition des mémoires blessées. Elle a besoin d’un récit commun capable de reconnaître les souffrances sans fabriquer de nouvelles fractures. Les nations solides ne sont pas celles qui n’ont jamais connu d’injustices ; ce sont celles qui réussissent à transformer leurs blessures en projet collectif.

Cela exige de chacun un effort de responsabilité. L’État doit poursuivre les politiques d’équité sociale avec davantage d’efficacité, de transparence et de courage. Les élites doivent abandonner les calculs de polarisation qui leur offrent une visibilité immédiate mais fragilisent le pays à long terme. Les intellectuels et les médias doivent refuser les simplifications dangereuses. Quant aux citoyens, ils doivent comprendre que l’avenir national dépend d’une coexistence apaisée.

La question nationale mauritanienne dépasse largement le cadre d’un simple dialogue politique ou d’un compromis électoral. Elle touche à quelque chose de plus profond : la possibilité même de construire une communauté de destin. Aucun texte juridique, aucune conférence et aucun slogan ne suffiront si les Mauritaniens cessent de croire qu’ils partagent un avenir commun.

L’unité nationale n’est pas une formule officielle destinée aux cérémonies. Elle est une nécessité vitale. Dans un monde traversé par les conflits identitaires, les replis communautaires et les radicalisations, préserver la cohésion d’un pays fragile relève presque d’un devoir historique.

La Mauritanie a connu des tensions, des injustices et des périodes difficiles. Mais elle possède aussi des ressources considérables : une longue tradition de coexistence, des solidarités sociales puissantes, une culture du dialogue et une jeunesse qui aspire davantage à la stabilité qu’au chaos. C’est sur ces forces qu’il faut construire.

Attiser le feu est toujours plus facile que bâtir la confiance. Détruire l’idée nationale prend quelques discours ; la reconstruire demande des années. C’est pourquoi le combat contre les extrémismes doit devenir une responsabilité collective. Non pour étouffer les revendications légitimes, mais pour empêcher que la colère ne détruise le pays lui-même.

Car au bout du compte, aucune communauté ne gagnera dans une Mauritanie divisée. Mais tous les Mauritaniens peuvent gagner dans une Mauritanie réconciliée avec elle-même.

Sneiba Mohamed

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