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La crise sécuritaire au Sahel s’aggrave- et le monde regarde ailleurs

L’insécurité au Sahel occupe de moins en moins de place dans le paysage médiatique et diplomatique. A-t-elle réellement diminué d’intensité ? Ses dynamiques évoluent-elles vers l’apaisement ? Ou bien l’attention du monde s’est-elle simplement déplacée ?

Pour une fois, je ne répondrai pas “kham”*, bien que le champ de la réflexion géopolitique se prête volontiers à ce type de doute qui m’habite.

En effet, une question se pose : à défaut d’avoir contribué efficacement à la résolution de la crise sahélienne, de grandes puissances militaires — Russes, Américains et Israéliens — ont-elles, de fait, réussi d’une certaine façon à en détourner les regards ?

Très probablement.

Sont-elles seules à la manœuvre ?
Certainement pas.

Une manière, pour tous — volontairement ou non — d’aggraver la situation ?
Sans doute.

Mais attention.

Ne nous arrêtons pas aux seules manifestations structurelles ou conjoncturelles — celles qui émergent à la surface : fragilités socioéconomiques, vulnérabilités climatiques, ou sur les facteurs exogènes liés aux crises et guerres externes.

Passons-les en revue, certes.
Mais la clé réside ailleurs :
elle se joue dans la lutte pour le cœur et l’âme de la société — autrement dit : dans la sécurité axiologique.

1. Des fragilités structurelles internes… et le paradoxe qui n’en est pas un

Au-delà du contexte de fragilité, l’analyse des agrégats socioéconomiques révèle une crise de confiance, qui se décline à deux niveaux.

En interne, la pauvreté, la vulnérabilité climatique, l’énorme poids de l’économie informelle et la faiblesse institutionnelle se conjuguent pour affaiblir la légitimité de l’État et favoriser des formes alternatives d’organisation sociale et sécuritaire.
Dans plusieurs pays du Sahel, l’incidence de pauvreté multidimensionnelle touche plus des deux tiers de la population — atteignant près de 80 % au Niger et plus de 85 % au Tchad —, tandis que des millions d’actifs évoluent dans une économie informelle quasi généralisée. Les taux de chômage « ouverts »,  (globalement inférieur 10%), masquent en réalité un sous-emploi massif et des trajectoires de survie économique. À cela s’ajoute une forte vulnérabilité climatique (avec des indices pouvant atteindre 9,06), qui alimente tensions sur les ressources, conflits locaux et déplacements.
L’indice de perception de la corruption n’incite pas à la confiance : il se situe globalement entre 22 et 40.

Vus de l’extérieur, ces mêmes indicateurs alimentent une perception de risque chez les partenaires internationaux, qui tendent à privilégier des engagements prudents, fragmentés, voire à contourner les États.

Il en résulte un paradoxe qui n’en est pas un : les pays qui ont le plus besoin d’appui sont aussi ceux qui inspirent le plus de méfiance, car le retour sur investissement stratégique y est perçu comme incertain.

Les acteurs internationaux — bailleurs, investisseurs ou partenaires sécuritaires — tendent ainsi à limiter leur exposition au risque.

L’engagement obéit dès lors à une logique transactionnelle, où la relation entre pays s’apparente de plus en plus à un « deal », fondé sur un bénéfice attendu, direct et mesurable — certains l’affichant désormais ouvertement.

Sous cet angle, l’intérêt relativement modeste qu’accorde actuellement l’administration américaine au Sahel prend tout son sens.

Les agrégats ne décrivent donc pas seulement des situations chiffrables : ils structurent les rapports de confiance qui conditionnent l’intensité et la nature des engagements internationaux vis-à-vis du Sahel.

2. La loi de proximité d’abord, avant la question des « juntes militaires »

Le « déclassement » du Sahel sur l’échelle des priorités internationales s’explique, certes, par des facteurs exogènes. Mais cet argument s’accompagne souvent d’un autre, plus commode, qui en atténue la portée : la situation interne à ces pays est fréquemment mise en avant pour souligner les changements politiques anticonstitutionnels, notamment dans le Sahel central (Burkina Faso – Mali – Niger).

Autrement dit,
« c’est par leur faute si le monde se détourne d’eux, à cause des coups d’État », insinue-t-on.

Sauf que le problème sahélien ne se réduit pas à une question de « juntes militaires au pouvoir ».

La question se pose. C’est même une évidence.
Mais est-elle la cause — ou la conséquence — des déséquilibres dans les relations internationales ?

À cet égard, il est une loi que les journalistes connaissent bien : la loi de proximité.
L’attention va d’abord à ce qui est proche de nous, à ce qui nous touche, à ce qui nous concerne directement.

Les États, à leur manière, n’y échappent pas.
Ils regardent d’abord là où leurs intérêts sont engagés, là où leur sécurité est directement en jeu.

Le reste — même grave — devient secondaire.

C’est pourquoi le Sahel passe aujourd’hui d’un théâtre central à un espace de crise secondaire.

Comparé à l’Ukraine et au Moyen-Orient, il apparaît — notamment du point de vue européen et occidental — comme moins prioritaire, pour au moins trois raisons de proximité :

• L’Ukraine présente une proximité géographique — elle touche directement l’espace européen.
• Le Moyen-Orient présente une proximité stratégique — il engage des enjeux énergétiques et sécuritaires majeurs.
• Ces deux théâtres présentent aussi une proximité politique et culturelle — alliances, valeurs, appartenances.

À l’inverse :
• le Sahel ne présente qu’une proximité indirecte — d’où une priorité relative.

Le tableau suivant illustre bien ce glissement dans la politique étrangère des États-Unis, de l’Union européenne et d’autres acteurs. Il porte — entre autres — sur l’aide humanitaire, l’aide militaire, l’architecture sécuritaire et humanitaire, ainsi que sur la diplomatie.

 

3. Du Socle axiologique et de l’exception mauritanienne

La région du Sahel — notamment la zone correspondant à l’ancien G5 Sahel — est aujourd’hui le théâtre de crises sécuritaires ouvertes, marquées par une violence persistante et une dégradation continue des équilibres étatiques et sociaux.
Seule la Mauritanie arrive depuis 2011 à y échapper largement.

Comment expliquer cette « exception mauritanienne » ? Sur quelle base intellectuelle pourrait-on l’analyser ? Et dans quelle mesure le concept émergent de sécurité axiologique permet-il d’en rendre compte ?

Si les facteurs structurels et géopolitiques permettent d’éclairer certaines dynamiques, ils ne suffisent pas à expliquer les écarts observés entre les pays du Sahel. Une autre lecture s’impose, plus profonde : celle des fondements axiologiques des sociétés, c’est-à-dire l’ensemble des valeurs, normes et référentiels qui structurent le rapport des individus à l’État, à la religion et à la communauté. Autrement dit, l’ensemble des systèmes de valeurs fondamentaux d’une société ou d’un État — normes, croyances, identités, principes éthiques, religieux et culturels — considérés comme un bien collectif essentiel à sa cohésion interne et à sa résilience face aux menaces.

La sécurité axiologique (du grec axios = valeur) peut ainsi être entendue comme la capacité d’un système social et politique à produire de la cohérence, de la légitimité et de l’adhésion autour de ce socle de valeurs.

C’est à la lumière de cette grille de lecture que peut être analysée l’exception mauritanienne, à travers trois dimensions principales.

a. Une singularité politico-culturelle : au-delà de la « westernocratie »

Les pays francophones du Sahel, héritiers du droit constitutionnel français, se définissent formellement comme des États laïcs. Toutefois, la Mauritanie fait exception. La constitution du pays est on ne peut plus clair à ce sujet, notamment ses articles 1; 5 et 23 qui stipulent, respectivement :

  • La Mauritanie est une République islamique, indivisible, démocratique et sociale. « 
  • L’Islam est la religion du peuple et de l’État.
  • Le Président de la République est le Chef de l’État. Il est de religion musulmane. »

Contrairement à la France et à d’autres pays occidentaux, le principe de laïcité peine à trouver un ancrage historique et sociologique pleinement consolidé sur le continent africain. Son adoption par plusieurs États sahéliens peut ainsi apparaître comme une transposition — presque mimétique — d’un modèle politique extérieur, que l’on pourrait qualifier, non sans simplification peut-être un peu excessive, de « westernocratie » (de western : Occident ; et de kratos : pouvoir).

En s’y référant, ces États peuvent donner le sentiment à certaines franges de leurs populations d’un système normatif distancié, voire étranger aux référents locaux.

En s’en démarquant, la singularité mauritanienne se décline d’abord dans son rapport au modèle étatique et à son environnement régional. Elle s’inscrit dans une trajectoire distincte, où le référentiel religieux conserve une place explicite dans la structuration de l’État et de la société.

b. Un discours alternatif au discours extrémiste

Si la singularité islamique mauritanienne s’ancre dans un référentiel politico-culturel assumé constitutionnellement, elle se décline également dans l’attention portée au champ religieux et dans sa régulation en pratique.

La démarche s’est notamment traduite par l’élaboration d’un discours religieux modéré, ancré dans le rite malikite, la doctrine acharite et le soufisme sunnite, les fondements traditionnels de l’islam en Mauritanie.

Sa formalisation a donné lieu à la publication, en 2020, d’un guide par le ministère des Affaires islamiques, sous le titre : Le discours religieux alternatif au discours de l’extrémisme.

c. Une sécurité axiologique à projection diplomatique

Au-delà des dimensions internes — politiques, religieuses ou sociales —, le socle axiologique se prolonge également dans l’espace diplomatique, où il est appelé à devenir un facteur structurant des positionnements étatiques et des dynamiques régionales.

Dans le contexte sahélien actuel, cette dimension apparaît avec acuité à travers la crise de confiance préoccupante entre les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) et le camp occidental.
Cette rupture ne relève pas uniquement de divergences stratégiques ou sécuritaires ; elle traduit plus profondément une dissonance axiologique, portant sur des référentiels de légitimité, des modèles de gouvernance et des modes d’intervention extérieure.

Dans cet environnement fragmenté, la Mauritanie adopte une posture d’équilibre.
Sans s’inscrire dans une logique de rupture ni dans un alignement exclusif, elle privilégie une approche fondée sur la préservation de ses propres constantes axiologiques et sur une gestion pragmatique de ses partenariats, en maintenant des liens de coopération et d’amitié avec l’ensemble des acteurs.

Sa posture se distingue également par la cohérence entre le plan interne et le plan externe.
Le développement d’un discours religieux modéré ne constitue pas seulement un outil de régulation interne face à l’extrémisme ; il participe aussi, naturellement, à la projection d’une image de stabilité et de légitimité dans l’espace régional et international.

Sa diffusion au-delà des frontières nationales répond, par ailleurs, à des demandes exprimées par certains pays et institutions partenaires, contribuant ainsi à protéger, projeter et négocier ces valeurs fondamentales dans l’espace international, afin de prévenir les conflits, contenir les crises et stabiliser les relations internationales.

Dans cette perspective, la sécurité axiologique ne se limite pas à la protection des valeurs au sein de l’État.
Elle devient un instrument de positionnement diplomatique, permettant de naviguer dans un environnement marqué non seulement par les tensions et les recompositions d’alliances, mais aussi par une fragmentation croissante des référentiels axiologiques à l’échelle internationale.

Les perceptions divergentes du droit international et les lectures contrastées de la souveraineté traduisent en effet un décalage croissant des référentiels.
À cela s’ajoute un recours parfois sélectif aux principes normatifs — selon une logique de deux poids, deux mesures — qui contribue à brouiller les repères communs.
Dans un contexte marqué de surcroît par la montée des logiques de puissance et des dynamiques populistes, les incompréhensions entre partenaires ne peuvent que s’accentuer.

Dans cet environnement, où les repères normatifs tendent à se fragmenter, la constance axiologique apparaît ainsi moins comme un héritage que comme une ressource stratégique.
Mais dans le contexte sahélien actuel, marqué par de fortes contraintes de temporalité, comment et jusqu’où peut-elle aller, alors même que les dynamiques de prévention — notamment écologique et axiologique — s’inscrivent dans le temps long, à la différence des actions militaires et politiques, inscrites dans l’urgence ?

En guise de fin…

Au Sahel, la crise s’aggrave — pendant que le monde regarde ailleurs, en vertu d’une « loi de proximité » qui hiérarchise les urgences.

Mais sous le visible, c’est autre chose qui se meut : les valeurs, les légitimités, les repères. Là se joue, en silence, l’équilibre des États — et peut-être leur basculement.

La trajectoire mauritanienne s’y inscrit, à sa manière, captant les curiosités stratégistes ; elle suggère, plus qu’elle ne démontre.
Un souci de cohérence — entre ce que l’on est et ce que l’on projette.

Et si, au fond, la stabilité au sahel ne relevait pas d’abord de la force… mais de la fidélité à soi — dans cette lutte pour le cœur et l’âme de la société ?

Colonel (e/r) El Boukhary Mohamed Mouemel

mauriactu.info/fr 

Dialogue national : à trop vouloir contourner les évidences, on finit par s’y heurter de plein fouet

Depuis plus d’un an, en plein mois de Ramadan, le Président de la République, Mohamed Ould Ghazouani, a annoncé sa volonté d’organiser un dialogue national pour discuter des grandes questions qui concernent l’avenir du pays.

Dans ce cadre, un coordinateur a été désigné pour préparer ces assises. Sa mission était claire : consulter la majorité et l’opposition, proposer une feuille de route et parvenir à un accord sur les thèmes à discuter.

L’opposition a répondu favorablement à cette initiative. Elle a participé aux réunions, formulé des propositions et contribué, de bonne foi, à rapprocher les positions. Au fil des discussions, un accord semblait se dessiner sur l’essentiel de l’ordre du jour.

Mais au moment où cet accord était presque trouvé, les représentants de la majorité ont sorti, visiblement à dessein, la question délicate — celle qui fâche avec la Constitution : la question des mandats.

Introduite sans clarification précise, cette question a immédiatement suscité des interrogations légitimes. L’opposition a alors demandé ce qui relève simplement du bon sens : préciser clairement de quels mandats il s’agissait, ou exclure explicitement toute référence aux dispositions constitutionnelles qui ne peuvent être modifiées.

Le Président de la République a, de son côté, déclaré à l’opposition qu’il ne briguerait pas un nouveau mandat. Dans le même temps, il a indiqué qu’il n’interviendrait pas auprès de sa majorité sur cette question — une position qui, disons-le, a le mérite de laisser chacun libre… y compris de compliquer les choses.

Pour sortir de l’impasse, le coordinateur a proposé de retirer la question des mandats du chapitre intitulé Réformes institutionnelles. Une proposition dont le principe avait évidemment eté déjà entériné par le Président de la République. L’opposition a accepté immédiatement cette solution, sans détour.

Cependant, lors de la dernière réunion, les représentants de la majorité ont refusé cette proposition et ont maintenu leur position initiale. Une constance remarquable — surtout lorsqu’il s’agit d’empêcher un accord.

Reste cette impression persistante : celle d’un flou entretenu avec un soin presque méthodique. Entre assurances présidentielles, positions majoritaires et arbitrages invisibles, une question, à peine voilée, finit par s’imposer : dans cette mécanique subtile, qui décide réellement… et qui s’aligne ?

La Mauritanie mérite mieux que ces jeux d’ombres. Elle mérite de la clarté, du courage politique et une volonté sincère d’avancer ensemble.

Car à trop vouloir contourner les évidences, on finit par s’y heurter de plein fouet. Et à force de retarder les échéances, on oublie une vérité simple : l’Histoire, elle, ne négocie pas. Elle avance.

Libre à chacun de l’accompagner… ou de la subir.

Nana Mohamed Laghdaf

À Son Excellence le Président de la République Monsieur Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani

I. Objet : Pour une suspension immédiate et une refondation constitutionnellement conforme de la procédure de sélection des membres de l’ANLC

Excellence,

La création d’une Autorité Nationale de Lutte contre la Corruption (ANLC) constitue une nécessité institutionnelle majeure. Elle ne saurait être un luxe politique ni un affichage administratif. Elle répond à une exigence constitutionnelle, morale et stratégique : restaurer la confiance publique, garantir la bonne gouvernance et protéger les ressources nationales.

Or, la procédure de sélection actuellement engagée soulève de graves interrogations quant à sa conformité aux principes constitutionnels fondamentaux, notamment :

L’égalité d’accès aux fonctions publiques

La légalité des actes administratifs

La transparence des procédures de sélection

Le contrôle de l’erreur manifeste d’appréciation

Ces principes ne sont pas accessoires ; ils constituent l’ossature même de l’État de droit.

II. Sur l’atteinte au principe d’égalité d’accès aux fonctions publiques

Restreindre la recevabilité des candidatures à trois seules spécialités (droit, économie, finances) constitue une discrimination injustifiée au regard de l’objet même de l’institution.

La corruption contemporaine ne se limite pas aux montages juridiques ou financiers. Elle infiltre :

Les marchés publics,

Les infrastructures,

Les projets de génie civil,

Les études d’impact environnemental,

Les grands chantiers structurants.

En Mauritanie, les échecs répétés de projets de développement trouvent souvent leur origine dans des défaillances techniques (génie civil), environnementales ou contractuelles masquées sous une apparente régularité juridique et comptable.

Les corrompus comme les corrupteurs savent parfaitement respecter la forme juridique et comptable de leur forfaiture. Limiter la sélection à ces disciplines revient à ignorer les secteurs où la corruption est techniquement sophistiquée.

À défaut d’ouvrir la participation à toutes les spécialités scientifiques pertinentes, il est juridiquement et institutionnellement indispensable d’y inclure, au minimum :

L’environnement,

Le génie civil.

À défaut, la procédure pourrait apparaître comme orientée ou prédéterminée.

III. Sur l’insuffisance du niveau académique exigé (Bac + 4)

Exiger un Bac + 4 pour une institution appelée à :

Conduire des investigations complexes,

Réaliser des audits approfondis,

Évaluer des politiques publiques,

Produire des analyses stratégiques,

Formuler des recommandations normatives,

constitue une exigence académique manifestement insuffisante.

La haute technicité requise commande un minimum Bac + 5, avec une préférence pour les profils titulaires :

de Master spécialisé,

de Doctorat,

et disposant de publications scientifiques sur la corruption en Mauritanie.

Une institution appelée à juger l’intégrité nationale ne peut être construite sur des standards académiques minimaux.

IV. Sur l’exigence exclusive de 15 ans d’expérience dans l’administration publique mauritanienne

L’exigence de 15 ans d’expérience dans l’administration publique mauritanienne appelle une interrogation fondamentale :

Peut-on raisonnablement considérer que l’appartenance prolongée à un système administratif confronté à de hauts niveaux de corruption constitue, en soi, un gage supérieur d’intégrité ?

La création même de l’ANLC découle du constat que le système existant nécessite un correctif institutionnel.

Cette condition :

Exclut l’expertise nationale indépendante,

Ignore le vivier du consulting national,

Écarte des compétences issues du secteur privé,

Ignore l’expertise mauritanienne expatriée,

Restreint indûment le champ des candidatures.

Une telle restriction pourrait être analysée comme une violation du principe d’égalité et comme une erreur manifeste d’appréciation.

V. Sur la transparence et le risque de prédétermination

La formule :

« La commission choisira 12 et le Président de la République en sélectionnera 6 »

peut susciter une perception de sélection prédéterminée si les critères ne sont pas objectivement élargis et rigoureusement encadrés.

Il ne saurait être question d’encombrer le Chef de l’État — investi d’innombrables prérogatives, confronté à un contexte géopolitique régional et international instable, marqué par des conflits armés et un nouveau choc pétrolier — par des choix contestables ou controversés.

Les six membres retenus doivent être :

Objectivement incontestables,

Scientifiquement crédibles,

Moralement irréprochables,

Techniquement compétents.

VI. Proposition structurée pour une composition optimale des « Six incorruptibles »

Pour garantir l’efficacité et la crédibilité de l’ANLC, les six membres devraient couvrir les expertises suivantes :

Un spécialiste de l’audit financier et comptable

Un juriste expert en qualification des faits et droit pénal économique

Un environnementaliste spécialisé en audit environnemental

Un ingénieur en génie civil spécialisé en contrôle des travaux publics

Un officier de la police économique expérimenté en investigations

Un inspecteur d’État spécialisé en enquêtes financières

Ils doivent impérativement :

Être reconnus pour leur intégrité,

Justifier d’un Bac + 5 minimum,

Avoir conduit des recherches ou publications sur la corruption en Mauritanie,

Présenter un parcours attestant d’indépendance et de probité.

VII. Sur la nécessité d’une suspension conservatoire

Au regard :

des restrictions injustifiées de spécialités,

du niveau académique insuffisant,

de l’exigence restrictive d’expérience administrative,

du risque d’atteinte aux principes constitutionnels,

il apparaît juridiquement fondé de solliciter :

La suspension immédiate de la procédure en cours

La révision des critères de sélection

L’élargissement des disciplines admises

Le relèvement du niveau académique

La diversification des profils admissibles

Conclusion

Une Autorité de Lutte contre la Corruption mal fondée compromettrait durablement la crédibilité de l’État.

Une Autorité solidement constituée, scientifiquement robuste, juridiquement irréprochable et moralement incontestable deviendrait au contraire :

Un pilier de l’État de droit,

Un instrument de souveraineté institutionnelle,

Un signal fort aux partenaires internationaux,

Un message d’espoir pour les citoyens.

Il est encore temps d’agir.

Suspendre pour mieux refonder n’est pas un recul ; c’est un acte de responsabilité constitutionnelle.

Veuillez agréer, Excellence, l’expression de notre très haute considération républicaine.

Mohamed Ould Mohamed Lemine,

Maîtrise en économie- gestion 1990, journaliste free-lance

SUSPENSION DU DIALOGUE : DE QUOI S’AGIT-IL VRAIMENT ?

Lo Gourmo Abdoul

La raison avancée dans certains médias et sur les réseaux sociaux — notamment relayée de manière surprenante par Alakhbar avant même que la décision ne soit formellement prise — tient à une prétendue proposition de la majorité visant à inscrire à l’ordre du jour la question d’un troisième mandat présidentiel.

Cette information est inexacte. Elle procède manifestement d’une volonté de créer un climat de crise avant même l’ouverture du dialogue, dans un contexte où certaines forces, depuis plusieurs semaines voire plusieurs mois, cherchent à en compromettre la tenue et les perspectives de réforme.

Le projet de feuille de route commune, fixant les thèmes du dialogue, comprend notamment une rubrique intitulée :

« II. Réforme démocratique », au sein de laquelle figure le sous-thème :

« Réforme du cadre électoral ».

Ce point a été accepté par les deux pôles, assorti toutefois de remarques spécifiques :

Le pôle de la majorité a indiqué proposer une réflexion approfondie sur les réformes institutionnelles, les élections, les mandats et les compétences ;

Le pôle de l’opposition, pour sa part, a expressément subordonné son accord au respect des dispositions constitutionnelles protégées, afin d’écarter toute ambiguïté sur des sujets sensibles.

Un débat, à la fois soutenu et courtois, s’est alors engagé afin de dégager une formulation commune.

À l’issue de la première journée, la majorité a sollicité une suspension afin d’affiner sa proposition rédactionnelle.

Le lendemain, aucune nouvelle formulation n’ayant été présentée, le coordinateur a proposé de poursuivre les discussions sur les autres points de l’ordre du jour, surtout que des sujets sensibles avaient été évoqués sans susciter de divergences — y compris des questions telles que l’esclavage, le statut des langues ou encore le passif humanitaire, — avant de revenir ultérieurement sur le point litigieux relatif à la formulation de la réforme électorale et de la question des mandats, sans référence à un mandat spécifique.

Cette approche a été rejetée par l’opposition après discussions en son sein ( coordination de l’opposition et Institution de l’opposition ).

Dans ce contexte, le coordinateur a décidé de suspendre les travaux, dans l’objectif de créer les conditions d’un compromis sur une formulation acceptable par l’ensemble des parties. À ce stade, aucune date de reprise n’a été arrêtée.

Contrairement aux allégations diffusées, aucune demande de modification du mandat présidentiel — ni quant à son nombre, ni quant à sa durée — n’a été formulée par la majorité.

En revanche, il est exact que l’opposition exprime une préoccupation forte et légitime visant à lever toute ambiguïté sur cette question particulièrement sensible.

Cette préoccupation est d’autant plus compréhensible que certains acteurs, ouvertement ou non hostiles au dialogue, s’emploient à instrumentaliser ce sujet comme un levier de crispation politique.

Au-delà des interprétations hâtives, la suspension actuelle traduit avant tout une divergence rédactionnelle sur un point sensible, une exigence de clarification constitutionnelle

et la nécessité de préserver les conditions d’un dialogue crédible et apaisé qui est de l’intérêt de tous surtout dans la conjoncture mondiale et nationale actuelle.

L’épisode en cours ne doit pas être surinterprété. Il relève davantage des ajustements inhérents à toute négociation politique sérieuse que d’une crise structurelle.

La responsabilité des acteurs est désormais engagée pour éviter que des lectures biaisées ou des instrumentalisations ne compromettent un processus dont l’enjeu dépasse les positions conjoncturelles : celui de la consolidation démocratique.

Prof Gourrmo Addoul Lo

1er Avril 2026

Le dialogue national et l’État de droit, les réflexions légitimes

Dans les limites de ce qui est imposé par le devoir de réserve, par les impératifs de la responsabilité morale et du devoir professionnel on pourra dire avec force que le rendez-vous du dialogue national offre l’opportunité de confirmer la consolidation de l’État de droit et le renforcement des prérogatives du système judiciaire et en particulier «l’indépendance du pouvoir judiciaire et l’affirmation de ses mécanismes ». Ce qui suscite, à notre avis, quelques réflexions.

Premièrement, en plus de la franche reconnaissance de la faiblesse du pouvoir judiciaire, par rapport aux autres pouvoirs constitutionnelles, préalable indispensable, la solution réside dans la nécessité du tamisage et de la réforme du secteur, à travers l’action professionnelle forte pour que cette autorité constitutionnelle bénéficie, selon les formes requises, de toutes ses compétences, notamment celles qui ont été pendant longtemps mises à l’écart et sans justification convaincante.

De façon à relever les différents défis qui se dressent devant la construction effectif de l’État de droit et d’institutions fortes, qui constituent le socle de la démocratie et la base de l’attrait des investissements étrangers.

La possibilité de construire un État moderne est à notre portée aujourd’hui plus que jamais auparavant.

Deuxièmement, la justice mauritanienne a obtenu des résultats significatifs tangibles et franchi d’importantes étapes à travers les garanties juridiques des mécanismes judiciaires compétents pour le renforcement et le respect des droits de l’homme, en particulier la lutte contre les différents aspects de l’esclavage et de ses séquelles, Traite des personnes et l’Immigration illicite en vertu de l’arcanal juridique national et international.

Troisièmement, les différents acteurs et les parties au dialogue prévu, y compris le gouvernement, les politiciens et les organes de la société civile, n’ignorent pas la nature et le statut du pouvoir judiciaire au sein des systèmes démocratiques issus des différentes constitutions.

Ainsi, tous comptes faits, ils reconnaissent le statut du pouvoir judiciaire, le respect de son indépendance et la consolidation de son autorité.

Par conséquent, le pouvoir judiciaire ne doit pas être à la merci de toute partie, quelle que soit sa nature, qui pourrait le circonscrire ou limiter ses pouvoirs constitutionnels consacrés par la constitution.
En conclusion,l’évolution actuelle positive des États modernes se mesure par le degré de l’indépendance et le professionnalisme de leur justice respectives.

Par le Magistrat Sidi Mohamed Ould Cheina

Non, le Mali ne menace pas la Mauritanie : halte aux fantasmes dangereux

À mesure que les tensions régionales alimentent les inquiétudes, une idée pernicieuse gagne du terrain : celle selon laquelle le Mali nourrirait des ambitions territoriales sur la Mauritanie. Cette thèse, répétée sans preuve, relève moins de l’analyse que de la construction d’un imaginaire de peur.

Il est temps de la déconstruire avec fermeté. Disons-le clairement : rien, absolument rien, dans la posture actuelle de Bamako, ne permet de soutenir l’hypothèse d’une volonté d’expansion vers le territoire mauritanien. Le Mali fait face à une équation autrement plus urgente : restaurer son autorité sur son propre territoire. Entre insécurité persistante, recomposition politique interne et défis économiques majeurs, le pays est engagé dans une lutte pour sa stabilité. Dans ces conditions, ouvrir un front contre un voisin serait non seulement irréaliste, mais profondément contre-productif.

En réalité, cette rhétorique alarmiste en dit davantage sur ceux qui la propagent que sur la situation elle-même. Elle révèle une tendance à surinterpréter les tensions régionales, à projeter des scénarios de confrontation là où il n’y a, au mieux, que des frictions marginales et contrôlées. Pire encore, elle risque de créer les conditions mêmes de ce qu’elle prétend dénoncer : la méfiance, la crispation, et à terme, l’escalade.

Car il faut le rappeler avec lucidité : le rapport de force n’est pas défavorable à la Mauritanie — loin de là. Le pays a construit, avec constance, un appareil sécuritaire efficace, particulièrement adapté à son environnement sahélo-saharien. Sa maîtrise du territoire, sa capacité de projection dans les zones désertiques et son expérience dans la lutte contre les menaces asymétriques constituent des atouts décisifs. À cela s’ajoute une stabilité institutionnelle qui fait aujourd’hui défaut à plusieurs États de la région.

Mais la véritable force de la Mauritanie ne réside pas uniquement dans ses capacités militaires. Elle tient aussi à sa lucidité stratégique. Nouakchott a fait le choix de la retenue, du sang-froid et de la non-escalade. Ce choix n’est ni naïf ni passif : il est profondément politique. Il consiste à refuser de céder aux provocations, à ne pas se laisser enfermer dans une logique de conflit imposée de l’extérieur ou nourrie par des discours irresponsables.

Il est d’autant plus crucial de préserver cette ligne que les relations entre la Mauritanie et le Mali sont anciennes, complexes, mais profondément imbriquées. Les populations frontalières partagent des liens historiques, économiques et sociaux qui dépassent largement les considérations étatiques. Faire de ces espaces des zones de suspicion permanente serait une erreur stratégique majeure.

La Mauritanie n’est pas un acteur vulnérable que l’on pourrait intimider ou déstabiliser à volonté. C’est un État souverain, conscient de ses intérêts, capable de se défendre et de dissuader toute velléité hostile. Mais c’est aussi un pays qui a compris que, dans un Sahel déjà fragilisé, la guerre entre voisins serait une faute historique.

Il faut donc le dire sans détour : agiter la menace d’une expansion malienne vers la Mauritanie, c’est jouer avec le feu. C’est alimenter des tensions inutiles, détourner l’attention des véritables enjeux et fragiliser des équilibres déjà précaires.

La vigilance, oui. La paranoïa, non.

La Mauritanie n’a ni intérêt à la guerre, ni raison de la craindre.

Sneiba Mohamed

Journaliste politique

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